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- 0:00Un homme qui refusait de porter des
- 0:01chaussettes, qui oubliait ses bagages
- 0:03dans les trains et qui jouait du violon
- 0:05en pyjama chez des inconnus. Il a
- 0:07redéfini la notion de temps, d'espace et
- 0:10de lumière en travaillant comme simple
- 0:12employé dans un bureau. Ces équations
- 0:15ont ouvert la voie à l'énergie
- 0:16nucléaire. Son visage est devenu le
- 0:18symbole universel du génie. Mais qui
- 0:21était vraiment cet homme que ses propres
- 0:23professeurs considéraent comme un
- 0:24fardeau ? Bienvenue dans Histoire de
- 0:27légende. Je suis Étienne Baumont et
- 0:29aujourd'hui nous allons explorer la vie
- 0:31d'Albert Einstein. Pour comprendre cet
- 0:34homme, il faut remonter aux origines, là
- 0:36où tout a commencé, loin de la gloire et
- 0:38des équations.
- 0:40La grandeur n'est souvent dans les
- 0:41endroits les plus ordinaires. Un
- 0:44vendredi matin, le 14 mars 1879,
- 0:47dans la petite ville d'ulme, au bord du
- 0:49Danube, un garçon vient au monde. Sa
- 0:52tête est inhabituellement grosse et sa
- 0:54mère Pauline s'inquiète. Elle appelle le
- 0:57médecin qui l'examine et la rassure.
- 1:00L'enfant est en bonne santé. Mais
- 1:02pendant des années, la famille
- 1:04continuera à s'interroger sur ce petit
- 1:05garçon silencieux qui tarde à parler. La
- 1:09servante de la maison le traitera un
- 1:10jour de Saint-Plé. Et pourtant, cet
- 1:13enfant étrange qui s'appelait alors
- 1:15Abraham, avant que ses parents ne
- 1:17choisissent un prénom plus neutre,
- 1:19Albert, allait devenir l'une des
- 1:21intelligences les plus remarquables de
- 1:22l'histoire humaine. Ce paradoxe mérite
- 1:25qu'on s'y arrête. Partout dans le monde,
- 1:28on répète que le jeune Einstein était
- 1:30attardé, incapable de parler, presque
- 1:32irrécupérable.
- 1:34La réalité que révèlent les témoignages
- 1:36conservés dans les archives familiales
- 1:38est bien différente.
- 1:40À 2 ans, Albert prononçait des mots. À 3
- 1:43ans, il construisait des phrases
- 1:45entières. La preuve la plus convaincante
- 1:48vint précisément de sa sœur Maria,
- 1:50surnommée Maja, qui n'acquit un an après
- 1:53lui. Lorsque leurs parents lui
- 1:54annoncèrent qu'elle aurait bientôt une
- 1:56petite sœur, un jouet avec lequel elle
- 1:58pourrait s'amuser, le jeune Albert
- 2:00attendit avec impatience.
- 2:03Quand le bébé apparut enfin dans son
- 2:05berceau, il se pencha sur elle et
- 2:07demanda avec une parfaite logique de
- 2:09trois ans, "Où sont ces roulettes ?" Ce
- 2:13n'était pas le balbuciment d'un enfant
- 2:15attardé. C'était déjà une pensée
- 2:17construite, une attente raisonnée qui se
- 2:19heurtait à une réalité décevante.
- 2:22Ce qu'on interprétait comme une lenteur
- 2:24était en réalité une précaution.
- 2:27Einstein réfléchissait avant de parler,
- 2:29parfois en murmurant les mots pour
- 2:31lui-même avant de les prononcer à voix
- 2:33haute.
- 2:34Ce trait que ses proches trouvaient
- 2:36bizarre était le premier signe d'une
- 2:38manière de penser profondément
- 2:40singulière.
- 2:41La famille qui l'entourait portait en
- 2:43elle des contradictions propres à son
- 2:45époque. Hermann Einstein, le père
- 2:48descendait d'une lignée de marchands
- 2:50juifs qui vivaient dans les villages
- 2:51swab depuis au moins deux siècles. Il
- 2:54avait montré très tôt une inclination
- 2:56marquée pour les mathématiques, mais les
- 2:58portes des universités allemandes lui
- 3:00étaient fermées en raison de ses
- 3:01origines.
- 3:03Après l'école, il était retourné dans
- 3:05son village natal pour faire du
- 3:06commerce, puis avait épousé Pauline
- 3:09Coche, fille d'un riche négociant en
- 3:11grain. Pauline était son contraire en
- 3:13tout, ferme, spirituelle, mordante.
- 3:17Herman était doux, rêveur, maladroit en
- 3:20affaire.
- 3:22Ensemble, il formaaient pourtant un
- 3:23couple heureux et cette complémentarité
- 3:26donnait à leur foyer une atmosphère de
- 3:27chaleur tranquille.
- 3:30Lorsqu'Albert eut un an, la famille
- 3:32quitta Hulm pour Munich où Herman
- 3:34s'associa avec son cousin Jacob,
- 3:36ingénieur de formation, pour fonder une
- 3:38entreprise d'équipements électriques.
- 3:41Les Einstein s'installèrent dans une
- 3:43maison confortable avec un grand jardin
- 3:45en banlieu de Munich et c'est là que se
- 3:47déroula l'essentiel de l'enfance
- 3:49d'Albert. Le monde dans lequel il
- 3:51grandit était celui de l'électricité
- 3:53naissante. Les dynamos, les câbles, les
- 3:56appareils de mesure envahissaient la
- 3:58maison et les conversations.
- 4:00Son oncle Jacob était un homme de
- 4:02technique autant que de culture, capable
- 4:04d'expliquer à l'enfant les secrets des
- 4:06aimants et des courants avec la même
- 4:08aisance qu'une histoire du soir.
- 4:11C'est dans ce cadre qu'un objet banal
- 4:13transforma pour toujours la façon dont
- 4:15Albert regardait le monde. Il avait cinq
- 4:18ans et était alité, souffrant d'une
- 4:20légère fièvre lorsque son père lui
- 4:22apporta une boussole. L'enfant prit
- 4:25l'instrument dans ses mains et le
- 4:27retourna dans tous les sens. L'aiguille
- 4:30bougeait oscilait mais revenait toujours
- 4:33inexorablement vers le nord. Aucune
- 4:36corde ne la retenait, aucune main ne la
- 4:38guidait. Quelque chose d'invisible
- 4:41agissait sur elle. Albert, bien des
- 4:44années plus tard, évoquait encore cet
- 4:46épisode comme l'un des moments décisifs
- 4:48de sa vie.
- 4:50Derrière le chaos apparent des choses se
- 4:52cachait un ordre invisible, une logique
- 4:55profonde que le regard ordinaire ne
- 4:57percevait pas. Cette intuition ne le
- 5:00quittera plus jamais.
- 5:02Sa mère Pauline, pianiste accompli,
- 5:05veilla à ce que la musique entra tôt
- 5:07dans la vie de ses enfants. Albert
- 5:09commença le violon à 5 ans. Il résista
- 5:12d'abord aux exercices mécaniques et à la
- 5:14répétition fastidieuse des gammes, mais
- 5:17tout changea le jour où il découvrit les
- 5:19sonades de Mozart.
- 5:21Dans ses mélodies, il perçut quelque
- 5:23chose d'insaisable et de nécessaire à la
- 5:25fois, comme si la musique obéissait aux
- 5:28mêmes lois secrètes que l'aiguille de la
- 5:30boussole.
- 5:31Très vite, jouer du violon devint pour
- 5:33lui non pas un simple divertissement,
- 5:36mais une façon de penser.
- 5:38Quand une idée scientifique résistait,
- 5:41quand une question tournait sans réponse
- 5:42dans sa tête, il saisissait l'archer,
- 5:45fermait les yeux et quelque chose se
- 5:47déposait en lui. La musique l'emportait
- 5:50au-delà des mots. À 6 ans, vint le temps
- 5:54de l'école. Ses parents, peu attachés
- 5:56aux pratiques religieuses juives et
- 5:58considérant les traditions comme des
- 5:59survivances du passé, l'inscrivirent
- 6:02dans l'école catholique la plus proche.
- 6:04Albert se retrouva seul enfant juif
- 6:06parmi 70 élèves. Les enseignants ne lui
- 6:10accordaient aucune attention
- 6:11particulière pour cette raison, mais les
- 6:13enfants, eux, ne montraient pas la même
- 6:15indifférence.
- 6:17Sur le chemin du retour, il était
- 6:19parfois attaqué, frappé, insulté.
- 6:23Ces humiliations répétées l'enfoncèrent
- 6:25dans une solitude qu'il ne cherchait
- 6:26d'ailleurs pas à fuir. Il préférait les
- 6:29puzzles et les cubes au jeu bruyant de
- 6:31ses camarades.
- 6:33Mais elle firent quelque chose de plus
- 6:34profond en lui. Pour la première fois,
- 6:37il se demanda ce que cela signifiait
- 6:39d'être juif et pourquoi cette
- 6:41appartenance suffisait à faire de lui
- 6:42une cible.
- 6:44Cette question le poussa vers le
- 6:45judaïsme avec une ferveur inattendue.
- 6:48Il observa les règles alimentaires,
- 6:50respecta le shabbat, composa même un
- 6:53hymne à la gloire de Dieu qu'il
- 6:54fedonnait en marchant.
- 6:57Cet épisode surprend souvent ceux qui
- 6:58connaissent l'image d'un Einstein atâté
- 7:01ou indifférent ou religieux.
- 7:03En réalité, sa relation avec la foi
- 7:05était bien plus complexe et ne cessa
- 7:08d'évoluer tout au long de sa vie.
- 7:10Ce qui est certain, c'est que cette
- 7:12période de dévotion intense fut aussi
- 7:14celle d'une première grande rupture.
- 7:17Quand Albert entra à 9 ans au Lu Pold
- 7:19Gymnasium de Munich, un établissement
- 7:22réputé pour l'enseignement des
- 7:23mathématiques et des sciences
- 7:24naturelles, les humiliations de la rue
- 7:27se firent moins vives. Mais une autre
- 7:29forme de tension apparut, celle entre un
- 7:32enseignement fondé sur la mémorisation
- 7:34et l'obéissance, et une intelligence qui
- 7:36ne fonctionnait pas ainsi.
- 7:38C'est à cette époque qu'un étudiant en
- 7:40médecine du nom de Max Talm commença à
- 7:43fréquenter la maison familiale chaque
- 7:44samedi. Talm était pauvre et juif et les
- 7:48Einstein l'invitaient à partager leur
- 7:50repas. En échange, il apportait à Albert
- 7:52ce qu'il avait de plus précieux, des
- 7:55livres.
- 7:56Il lui fit découvrir les ouvrages de
- 7:57vulgarisation scientifique d'Aron
- 7:59Bernstein. Une vingtaine de petits
- 8:01volumes accessibles sur les sciences
- 8:03naturelles.
- 8:04Albert les dévor il le dira lui-même
- 8:07sans reprendre souffle.
- 8:10Ce qui le frappa le plus, ce fut la
- 8:11thèse centrale de Bernstein. Derrière la
- 8:14diversité des phénomènes naturels se
- 8:16trouve une unité profonde.
- 8:19La science cherche à décrire cette
- 8:20unité. Si l'on parvenait à comprendre la
- 8:23loi qui gouverne la vitesse de la
- 8:24lumière, on tiendrait peut-être la loi
- 8:27la plus générale de la nature.
- 8:30Talm apporta aussi un manuel de
- 8:31géométrie occlidienne qu'Albert commença
- 8:34à étudier 2 ans avant de l'aborder en
- 8:36classe. En quelques semaines, il
- 8:39résolvait seul les problèmes. En
- 8:41quelques mois, Talm ne pouvait plus le
- 8:43suivre. Ce qui fascinait Albert dans la
- 8:45géométrie n'était pas la technique,
- 8:47c'était la certitude. Une affirmation
- 8:50qui semble arbitraire ou contestable
- 8:52devient par la démonstration absolument
- 8:55incontestable.
- 8:56Il y avait là quelque chose qui
- 8:58ressemblait à de la magie, mais une
- 9:00magie fondait sur la raison seule.
- 9:03À 13 ans, Talm lui apporta la critique
- 9:05de la raison pure d'Emmanuel Kant.
- 9:08Albert l'a lu avec une facilité
- 9:10déconcertante et cette rencontre avec la
- 9:12philosophie accéléra une transformation
- 9:14déjà en cours. Car en lisant les travaux
- 9:17de Kant puis de David Hum et Dern,
- 9:20Albert se trouva confronté à une
- 9:22incompatibilité de plus en plus évidente
- 9:24entre la vision du monde que lui offrait
- 9:26les sciences et celle que proposait la
- 9:28religion.
- 9:30Il cherchait des réponses précises,
- 9:32vérifiables et la foi n'en donnait pas.
- 9:35Il écrivit plus tard : "En lisant des
- 9:37livres scientifiques, je suis arrivé à
- 9:39la conviction que beaucoup de récits
- 9:41bibliques ne peuvent pas être vrais.
- 9:43Il eut en moi une véritable révolte de
- 9:45la libre pensée.
- 9:47Cette rupture avec la religion orthodoxe
- 9:49fut radicale, mais elle n'était pas un
- 9:51athéisme. Ce qu'il rejetait, c'était
- 9:54l'idée d'un dieu personnel, juge et
- 9:56maître des destinées humaines.
- 9:59Ce qui demeurait, c'était la conviction
- 10:01que l'univers lui-même était la
- 10:03manifestation d'un ordre divin, que les
- 10:05lois de la nature étaient la vraie forme
- 10:07du sacré.
- 10:09Cette liberté de pensée, cette méfiance
- 10:11envers les dogmes et les autorités
- 10:13allait déterminer toute la suite. Elle
- 10:16se manifesta d'abord dans ses conflits
- 10:18avec ses professeurs.
- 10:20L'un d'eux lui reprocha une mauvaise
- 10:22conduite, mais quelque chose de plus
- 10:24subtil, simplement de s'asseoir au fond
- 10:26de la classe avec un sourire ironique.
- 10:30Sa présence, dit le professeur, est une
- 10:32offense à mon autorité.
- 10:34Albert en fut stupéfait puis comprit.
- 10:38Il n'avait pas besoin de parler pour
- 10:39contester. Son attitude suffisait.
- 10:43Ce n'était pas encore la révolution,
- 10:45mais c'en était déjà la graine.
- 10:48Un matin de l'automne 1895,
- 10:50un jeune homme de 16 ans posa sur le
- 10:52bureau du directeur du L Paul Gymnasium
- 10:55un certificat médical attestant qu'il
- 10:57souffrait d'épuisement nerveux et que la
- 10:59poursuite de sa scolarité était
- 11:01médicalement déconseillée.
- 11:03Le médecin qui avait signé ce document
- 11:05était Max Talm. l'étudiant en médecine
- 11:08qui lui avait jadis apporté les livres
- 11:09de Bernstein et la géométrie de Cli.
- 11:13Albert Einstein récupéra ses affaires,
- 11:15quitta le gymnase et prit le train pour
- 11:17l'Italie où sa famille s'était installée
- 11:19après la fade de l'entreprise familiale.
- 11:22Il avait organisé lui-même son départ.
- 11:25Il avait obtenu la complicité d'un ami
- 11:27et il n'avait prévenu personne.
- 11:30À ses parents, il expliqua qu'il avait
- 11:32été renvoyé à cause d'un professeur
- 11:34hostile.
- 11:35À sa sœur Maya, il raconta la vérité.
- 11:39Ce détail n'est pas anodin. Il révèle
- 11:41chez le jeune Einstein une conscience
- 11:43claire de ce qu'il faisait et de ce
- 11:45qu'il risquait en le faisant. Il ne
- 11:48s'agissait pas d'une impulsion, mais
- 11:49d'une décision mur réfléchie.
- 11:52Deux motifs se superposaient.
- 11:55Le premier était l'atmosphère du
- 11:57gymnase, cette discipline prusienne
- 11:59qu'il comparait à une marche militaire
- 12:01où l'on forma des soldats de plomb
- 12:03identique et dociles plutôt que des
- 12:05esprits capables de penser par
- 12:06eux-mêmes.
- 12:08Le second motif était plus immédiat.
- 12:11Dans quelques mois, Albert aurait ans,
- 12:13l'âge légal du service militaire
- 12:15obligatoire en Allemagne.
- 12:17Or, il éprouvait pour tout ce qui
- 12:19touchait à l'armée une répulsion
- 12:20viscérale.
- 12:22Voir défider les soldats dans les rues
- 12:24de Munich lui donnent envie de détourner
- 12:26le regard.
- 12:27Il ne comprenait pas que l'on put
- 12:29trouvait de la fierté à marcher au pas.
- 12:32L'Italie l'accueillit comme une
- 12:33délivrance. Il retrouva ses parents à
- 12:35Milan puis à Pavis et passa le printemps
- 12:38et l'été à les aider dans les affaires
- 12:40familiales, à manipuler des équipements
- 12:42électrique, à se familiariser avec les
- 12:44bobines, les aimants et les
- 12:45génératrices.
- 12:47Son oncle Jacob se souvient qu'il
- 12:49résolut en moins d'un quart d'heure un
- 12:51problème de calcul sur lequel deux
- 12:52ingénieurs expérimentés à chopaient
- 12:54depuis plusieurs jours. Mais Albert ne
- 12:57voulait pas devenir ingénieur. Il
- 12:59voulait comprendre les lois profondes de
- 13:01la nature et pour cela, il lui fallait
- 13:04une formation sérieuse en physique
- 13:05théorique.
- 13:07C'est dans cet esprit qu'il rédigea à 16
- 13:09ans son premier essai scientifique. Il
- 13:12l'intitula de l'état de l'hermétique
- 13:16et l'envoya à un oncle maternel ayant
- 13:18des relations azuriques en espérant
- 13:20qu'il lui ouvrirait les portes du
- 13:21Polytechnicum fédéral.
- 13:24Le texte n'était pas une œuvre
- 13:25originale. Albert y résumait ce qu'il
- 13:28avait lu sur l'électromagnétisme et les
- 13:30recherches de Heinrich Herz en y
- 13:32ajoutant quelques réflexions
- 13:33personnelles sur les terres. Cette
- 13:35substance invisible que les physiciens
- 13:37de l'époque supposaient remplir tout
- 13:39l'univers et servir de milieu à la
- 13:41propagation de la lumière.
- 13:44La conclusion était modeste. Il faudrait
- 13:46conduire certaines expériences pour
- 13:48mieux comprendre la question. Mais
- 13:50derrière cette prudence se cachait
- 13:51quelque chose de plus significatif.
- 13:54À 16 ans, Einstein prenait au sérieux le
- 13:57problème de l'éter qu'il considérait
- 13:59alors comme une réalité physique.
- 14:01Des années plus tard, il serait
- 14:03précisément celui qui démontrerait que
- 14:05cette substance n'existait pas.
- 14:09La stratégie fonctionna à moitié. Le
- 14:11polytechnicum fédéral de Zuric accepta
- 14:14de lui faire passer les examens d'entrée
- 14:15malgré son absence de diplôme et son âge
- 14:18insuffisant.
- 14:20Albert brillard en mathématiques et en
- 14:21physique mais échoua en français, en
- 14:24botanique, en zoologie et en
- 14:26littérature.
- 14:28Le directeur de l'établissement,
- 14:30impressionné par ses résultats
- 14:31scientifiques, lui conseilla de passer
- 14:33une année dans une école suisse pour
- 14:35combler ses lacunes puis de se
- 14:37représenter.
- 14:38Ce directeur le dirigea vers l'école
- 14:40cantonale d'Aro, une bourgade à 40
- 14:42kilomètres de Zuric.
- 14:45Ce détail de parcours allait s'avérer
- 14:47décisif.
- 14:49L'école d'Aro était à l'opposé du Louis
- 14:51de Paul Gymnasium. Les professeurs n'y
- 14:53incarnaient pas une autorité intangible,
- 14:56mais des individualités avec lesquelles
- 14:57l'élève pouvait dialoguer.
- 15:00On y valorisait l'intuition, les images
- 15:02mentales, l'expérimentation
- 15:04intellectuelle plutôt que la
- 15:05mémorisation passive.
- 15:08Les élèves n'étaient pas traités comme
- 15:09des soldats en formation, mais comme des
- 15:12êtres pensants responsables devant
- 15:14eux-mêmes.
- 15:15Albert, qui avait grandi dans la
- 15:17méfiance envers toute forme de dogme, se
- 15:19trouva soudain dans un lieu où cette
- 15:21méfiance était non seulement tolérée,
- 15:23mais encouragée.
- 15:25C'est dans cet environnement qu'il
- 15:27formula pour la première fois, avec
- 15:28clarté et précision, une expérience de
- 15:31pensée qui l'obsédait depuis plusieurs
- 15:33années.
- 15:35Il se demanda ce qui arriverait si l'on
- 15:36tentait de se déplacer à la vitesse de
- 15:38la lumière, côte à côte avec un rayon
- 15:41lumineux.
- 15:42Verrait-on ce rayon comme une onde
- 15:44électromagnétique suspendue dans le
- 15:46temps figée dans l'espace ? Ou quelque
- 15:49chose d'autre se produirait-il ? L'image
- 15:52lui sembla immédiatement fausse. Une
- 15:55onde lumineuse immobile ne correspondait
- 15:57à rien de connu dans les lois de la
- 15:58physique. Il y avait là une
- 16:00contradiction que les équations de
- 16:02Maxwell ne permettaient pas de résoudre.
- 16:05Ce premier pas dans l'imaginaire ne
- 16:07mènerait à une réponse que dix ans plus
- 16:08tard, mais c'est à Har dans ce village
- 16:12suisse que le voyage avait vraiment
- 16:13commencé.
- 16:15Albert fut également transformé par la
- 16:17famille qu'il hébergeait. Jost Wintler,
- 16:20le père de famille était un homme aux
- 16:22convictions libérales, internationaliste
- 16:25convaincu, opposé au militarisme sous
- 16:27toutes ses formes. Il se considérait
- 16:30citoyen du monde plutôt que sujet d'un
- 16:32état.
- 16:33Ses idées raisonnèrent profondément avec
- 16:35ce qu'Enstein portait en lui depuis
- 16:37l'enfance sans encore savoir le nommer.
- 16:40Sous l'influence de Vinteller, il prit
- 16:43conscience que son aversion pour l'armée
- 16:45et pour le nationalisme n'était pas
- 16:47seulement une réaction émotionnelle,
- 16:49mais une position philosophique
- 16:50cohérente.
- 16:52Il était pacifiste.
- 16:54Cette certitude le poussa à agir. Il
- 16:57convaincut son père de déposer en son
- 16:59nom une demande de renonciation à la
- 17:01nationalité allemande auprès de
- 17:02l'ambassade de Berlin.
- 17:05Quelques mois plus tard, Albert Einstein
- 17:07devint officiellement apatride,
- 17:09c'est-à-dire sans aucune nationalité.
- 17:12Dans la case réservé à la confession, il
- 17:14inscrivit 100.
- 17:17Il savait qu'il était juif, il ne le
- 17:19niait pas, mais il ne voulait plus
- 17:21appartenir à aucune institution, qu'elle
- 17:23fût nationale ou religieuse.
- 17:27La maison des Vintler lui apporta autre
- 17:29chose encore. Marie, la fille aînée de
- 17:32la famille, venait d'achever ses études
- 17:34à l'école normale et travaillait comme
- 17:36institutrice.
- 17:38Elle était de deux ans son aînée, douce
- 17:40et attentionnée, et entre eux acquite un
- 17:42roman tendre qui dura tout le temps du
- 17:44séjour d'Albert à Har.
- 17:47Elle l'aidait à progresser en français,
- 17:49une langue qui continuait de lui
- 17:50résister.
- 17:52Les parents des deux côtés voyaient cela
- 17:54d'un bon œil à condition que les études
- 17:56restent la priorité.
- 17:58L'année scolaire se déroula bien. Albert
- 18:00termina seconde sa classe, obtint les
- 18:03meilleures notes dans toutes les
- 18:04disciplines scientifiques ainsi qu'en
- 18:05histoire et en italien.
- 18:08Seul le français demeura problématique.
- 18:11La rédaction qu'il écrivit à l'examen de
- 18:12fin d'année est connue des historiens.
- 18:15Il y expliquait qu'il souhaitait devenir
- 18:17professeur de mathématiques et de
- 18:18physique, qu'il était attiré par les
- 18:20sciences théoriques parce qu'elle
- 18:22correspondait à son aptitude pour la
- 18:23pensée abstraite et qu'il appréciait
- 18:26l'indépendance que procurait une
- 18:27carrière scientifique.
- 18:29Rien dans ce texte ne laissait présager
- 18:31un destin exceptionnel.
- 18:34C'était simplement un jeune homme qui
- 18:35savait ce qu'il aimait et qui se donnait
- 18:37les moyens de le poursuivre.
- 18:40À l'automne 1896,
- 18:42il fut admis au polytechnicome fédéral
- 18:44de Zuric parmi 11 étudiants de la
- 18:46section de formation des enseignants en
- 18:48mathématiques et en physique.
- 18:51Il prit ses quartiers dans un foyer
- 18:52étudiant et vécut des subsides envoyés
- 18:55par des parents de la lignée maternelle
- 18:57car son père, dont les affaires à Milan
- 18:59avaient de nouveaux périqulités ne
- 19:01pouvait plus guère l'aider.
- 19:03À Zurik, Albert fit d'abord l'expérience
- 19:05d'un enseignement stimulant. Son premier
- 19:08professeur de physique, Heinrich
- 19:10Friedrich Weber, donnait des cours que
- 19:12l'étudiant qualifient de magistralement
- 19:14construit. Mais dès la deuxième année,
- 19:17une déception s'installa.
- 19:19Weber ignorait superbement les travaux
- 19:21des physiciens contemporains. Les
- 19:23recherches de Maxwell, de Lawrence, de
- 19:26Plank n'existait pas dans ses cours. Si
- 19:29une théorie ne lui semblait pas
- 19:30suffisamment établie à son goût
- 19:32personnel, il préférait ne pas en
- 19:34parler. Cette censure tranquille
- 19:37révoltait Einstein qui commença à
- 19:39prendre ses distances.
- 19:41Il quittait la salle Le cours, rentrait
- 19:43à sa chambre et lisait directement les
- 19:45travaux de Kirchov, de Helm Holz, de
- 19:48Bolzman et de Maxwell dans les
- 19:50exemplaires disponibles à la
- 19:51bibliothèque du Polytechnicum. Là se
- 19:54trouvait la vraie physique, celle dont
- 19:56personne ne lui parlait.
- 19:58Avec Herman Minkowski, professeur de
- 20:00mathématiques, la rupture fut encore
- 20:02plus brutale. Einstein n'allait tout
- 20:04simplement pas à ses cours. Il
- 20:07récupérait les notes de son ami Marcel
- 20:08Grossman, dont la précision et la
- 20:10rigueur compensaient les absences
- 20:12répétées.
- 20:13Minkowski finit par qualifier son
- 20:15étudiant de chien paresseux qui ne
- 20:17prenait pas la peine de s'intéresser aux
- 20:18mathématiques.
- 20:20L'ironie de l'histoire est cruelle. Des
- 20:23années plus tard, lorsque Einstein
- 20:25cherchera les outils mathématiques pour
- 20:27développer la théorie de la relativité
- 20:28générale, ce sont précisément les
- 20:31travaux de Minkovski qu'il devra étudier
- 20:33et leur absence dans sa formation lui
- 20:35coûtera des années de tâtonnement.
- 20:39L'année 1896 fut aussi celle d'une
- 20:41rupture sentimentale.
- 20:43La correspondance avec Marie Wintler
- 20:45s'était d'abord poursuivi normalement.
- 20:47Puis Einstein avait commencé à espacer
- 20:49ses réponses. Ses lettres devarrent plus
- 20:52courtes, plus sèches. Les siennes, en
- 20:55revanche, s'allonge et s'emplissaiit
- 20:57d'une attente désespérée.
- 20:59Il lui écrivit un jour qu'il souhaitait
- 21:01mettre fin à l'échange et elle répondit
- 21:03par quatre pages de tendresse blessée.
- 21:06Finalement, il cessa simplement
- 21:08d'écrire, continuant toutefois à lui
- 21:10envoyer son sale depuis Zuric qu'elle
- 21:12l'avait et renvoyé. Elle attendait une
- 21:15lettre dans chaque paquet. Il n'en
- 21:17glissait aucune.
- 21:19Cette première histoire d'amour se
- 21:20termina sans éclat mais non sans
- 21:22douleur.
- 21:24Marie traversa une longue période de
- 21:26tristesse. Elle finit par se marier
- 21:28quelques années plus tard avec un
- 21:30industriel local. Quant à Einstein, il
- 21:34s'était déjà rapproché d'une autre
- 21:35étudiante, la seule femme de toute la
- 21:37section, une jeune serbe venue de
- 21:39Novissade avec une détermination
- 21:41farouche à percer dans un monde qui ne
- 21:43lui était pas fait.
- 21:45Son nom était Mileva Marich.
- 21:49Lubov kak intellectual neuzeva
- 21:531897 à 1902 l'amour comme alliance
- 21:57intellectuelle. Mevain 1997 à 1902.
- 22:03Au début de l'année 1902, une jeune
- 22:05femme descendit seule du train à Berne.
- 22:08Elle portait deux valises et laissait
- 22:09derrière elle en Serbie un enfant
- 22:11qu'elle ne reverrait peut-être jamais.
- 22:14Elle allait épouser l'homme qu'elle
- 22:15aimait depuis 5 ans, celui avec qui elle
- 22:17avait discuté de physique jusqu'à
- 22:19l'aube, celui dont elle avait corrigé
- 22:21les calculs et partagé les lectures,
- 22:23celui qui lui écrivait des lettres
- 22:25enflammées signées de surnom timbre.
- 22:28Elle arrivait sans son enfant, sans son
- 22:30diplôme, sans sa carrière scientifique.
- 22:34Elle arrivait amputée de tout ce qu'elle
- 22:35avait voulu être pour devenir la femme
- 22:38d'un autre.
- 22:40Cette scène de janvier 1902 résume à
- 22:42elle seule la trajectoire de Mileva
- 22:44Marich et elle ne peut se comprendre
- 22:46sans remonter à ses origine.
- 22:48Elle était née en 1875 à Novissade en
- 22:51Serbie dans une famille modeste d'où
- 22:53elle avait émergé avec une intelligence
- 22:55qui dérangeait l'ordre établi. Dès
- 22:58l'enfance, elle montrait des aptitudes
- 23:00exceptionnelles pour les mathématiques
- 23:01et la physique dans un monde où les
- 23:03femmes n'étaient pas censées
- 23:04s'intéresser à ces matières.
- 23:06Son père, homme d'une ténacité
- 23:08remarquable, avait fait tout ce qui
- 23:10était en son pouvoir pour lui ouvrir les
- 23:12portes de l'éducation.
- 23:14Ils avaient parcouru ensemble des
- 23:15dizaines d'établissements en Serbie
- 23:17avant de trouver une école qui
- 23:18accepterait d'accueillir une fille dans
- 23:20ses classes. Elle fut finalement admise
- 23:23dans un gymnase royal de Zagreb à titre
- 23:25exceptionnel et elle y termina première
- 23:27de sa promotion devancant tous ses
- 23:29camarades masculins.
- 23:31Une boîterie congénitale de la hanche
- 23:33l'avait accompagné depuis la naissance
- 23:35et les moqueries de ses camarades
- 23:36l'avaient poussé à se réfugier dans les
- 23:38livres avec une intensité que peu
- 23:40d'enfants de son âge connaissaient.
- 23:43Elle grandissait avec la certitude que
- 23:45son intelligence était son seul
- 23:46territoire inviolable. C'est avec ce
- 23:48bagage qu'elle arriva au Polytechnicum
- 23:50Fédéral de le Zuric, seule femme parmi
- 23:53les étudiants de la section de physique
- 23:54et de mathématiques.
- 23:57Elle avait passé un semestre à
- 23:58Heidelberg pour suivre les conférences
- 23:59d'un physicien expérimentaliste réputé,
- 24:02puis était revenue à Zuric pour
- 24:04poursuivre ses études.
- 24:06Pendant cette absence, elle avait
- 24:07entretenu une correspondance avec
- 24:09Einstein qui lui écrivait des lettres
- 24:11longues et affectueuses auxquelles elle
- 24:13répondait avec une froideur ostensible,
- 24:15signant ses courriers du vousvoi et
- 24:17affectant une indifférence que ces mots
- 24:19trahissaient pourtant.
- 24:21Dans l'une de ses lettres, elle lui
- 24:23expliqua qu'elle attendait, comme il le
- 24:25lui avait demandé, le moment où elle
- 24:27s'ennuirait pour lui répondre et que ce
- 24:29moment tardait à venir.
- 24:32Cette ironie légère, cette manière de
- 24:34maintenir une distance tout en laissant
- 24:36transparaître le contraire était
- 24:38caractéristique de Mileva Marich. Elle
- 24:41ne se livrait pas, elle se laissait
- 24:43deviner.
- 24:45Ce qui attirait Einstein vers elle
- 24:47n'avait rien à voir avec les raisons
- 24:48habituelles. Ses amis étaient
- 24:51déconcertés par son choix. Comment ce
- 24:53garçon séduisant et sociable pouvait-il
- 24:56s'attacher à une jeune femme aussi
- 24:57sombre, aussi peu conventionnelle dans
- 24:59son apparence et dans ses manières ? La
- 25:02réponse était simple et tenait en un mot
- 25:04: l'intelligence.
- 25:07Mileva Marit pensait. Elle lisait les
- 25:09mêmes textes Einstein. Elle discutait de
- 25:12physique avec la même passion. Elle
- 25:14comprenait ce dont il parlait sans qu'il
- 25:16ait besoin de simplifier ou de
- 25:17vulgariser.
- 25:19Pour un jeune homme qui avait toujours
- 25:20vécu dans le sentiment d'être incompris,
- 25:23cela représentait quelque chose
- 25:24d'extraordinairement précieux.
- 25:27Il écrivait à sa mère pour lui décrire
- 25:28Mileva comme une créature
- 25:30extraordinaire, sérieuse et cultivée.
- 25:33Sa mère répondit par une lettre
- 25:35furieuse, qualifiant la serbe de bouquin
- 25:38ambulants et déclarant qu'un garçon
- 25:40aussi remarquable méritait une femme qui
- 25:42s'occuperait de lui plutôt que de courir
- 25:44après des théories. Ces objections ne
- 25:46firent qu'à tiser le sentiment
- 25:47d'Instein. Son attirance pour les causes
- 25:50contrariées était plus constante de son
- 25:52caractère.
- 25:53Il se voyait d'abord dans le cadre des
- 25:55cours, puis lors de promenades en
- 25:57montagne pendant les vacances d'été où
- 25:59leur proximité intellectuelle se
- 26:01transforma progressivement en quelque
- 26:03chose de plus personnel.
- 26:05Leurs lettres devinrent plus intimes. Il
- 26:08l'appelait sa petite poupée, sa sauvage
- 26:10petite coquine. Elle lui donnait le
- 26:13surnom de Johnny ou parfois de petit
- 26:15professeur Espiègle.
- 26:18Leurs échanges mêlaient
- 26:19indissociablement la physique et la
- 26:21tendresse, les questions sur la
- 26:23propagation de la lumière et les
- 26:24évocations de moments passés ensemble.
- 26:28Ils lisaient les mêmes livres,
- 26:29débattaient des mêmes problèmes,
- 26:31corrigaient mutuellement leur
- 26:32raisonnement.
- 26:34Leur amour était un laboratoire autant
- 26:36qu'une histoire sentimentale.
- 26:38Les parents d'Enstein n'en démordirent
- 26:40pas.
- 26:41Sa mère notamment s'opposait avec
- 26:43Constance à cette union et ses arguments
- 26:45osillaient entre le préjugé social et le
- 26:48préjugé ethnique.
- 26:50Mileva n'était pas juive, elle était
- 26:52slave. Elle était plus âgée qu'Albert.
- 26:55Elle boîtait et par-dessus tout, elle
- 26:57était, selon Pauline Einstein, le même
- 26:59genre d'intellectuel inutile que lui, ce
- 27:02qui ne promettait rien de bon pour un
- 27:04foyer.
- 27:05Ces pressions extérieures n'affaibirent
- 27:07pas le lien entre les deux jeunes gens.
- 27:09Elles le renforcèrent.
- 27:11Tous deux connaissaient trop bien ce que
- 27:13signifiait être rejeté pour ce que l'on
- 27:15était plutôt que pour ce que l'on
- 27:16faisait. Ils avaient trouver l'un dans
- 27:19l'autre une forme de refuge que nul
- 27:21objection extérieure ne pouvait remettre
- 27:23en cause.
- 27:24Leurs années communes au Polytechnicum
- 27:26furent cependant marqué par une
- 27:28asymétrie croissante.
- 27:30Einstein, malgré ses absences et ses
- 27:32conflits avec les professeurs,
- 27:34progressaiit avec une aisance que ses
- 27:35résultats aux examens intermédiaires
- 27:37reflétaient. Miléva en revanche
- 27:39accusaient un retard qui s'expliquait
- 27:41autant par le niveau exigeant de
- 27:43l'établissement que par les conditions
- 27:45difficiles dans lesquelles elle
- 27:46travailler.
- 27:47Ce qui passait pour de la brillance dans
- 27:49les gymnases de Serbie se révélait être
- 27:51un niveau ordinaire au Polytechnikum de
- 27:54Zuric. Einstein faisait ce qu'il pouvait
- 27:56pour l'aider, notamment en lui
- 27:58communiquant les notes prises par leur
- 28:00ami commun Marcel Grossman, dont la
- 28:02précision était une ressource partagée
- 28:04par tous.
- 28:05Mais les lacunes s'accumulaient et les
- 28:08examens de fin d'étude approché.
- 28:10En 1900, lors de la session finale,
- 28:13Einstein obtint un résultat honorable se
- 28:16classant 4e sur cinq étudiants admis
- 28:19avec une moyenne de 4,9/ 6. Mileva,
- 28:23quant à elle, ne franchit pas le seuil
- 28:25minimal requis. Elle échoua aux examens
- 28:28et ne fut pas admise au diplôme. Il lui
- 28:30restait la possibilité de se représenter
- 28:32l'année suivante. Elle décida de
- 28:35préparer cette deuxième tentative.
- 28:37C'est dans l'intervalle entre ces deux
- 28:39moments que se produisit l'événement
- 28:41dont les traces furent presque
- 28:42entièrement effacées.
- 28:44Au printemps de 1901, lors d'un séjour
- 28:47communes, Mileva Maric tomba enceinte.
- 28:51La nouvelle les prit tous deux de cours.
- 28:53Einstein cherchait encore un emploi
- 28:55stable depuis plus d'un an et Mileva
- 28:57devait repasser ses examens. Il n'était
- 29:00pas marié et dans le contexte de leur
- 29:02époque, une grossesse hors mariage
- 29:05représentait une catastrophe sociale
- 29:07autant que personnelle.
- 29:09Einstein mainint un optimisme de façade
- 29:11dans ses lettres, promettant qu'il
- 29:12trouverait du travail, qu'il pourvoirait
- 29:15à leurs besoins, qu'il construirait
- 29:17ensemble une vie digne. Mais les mois
- 29:20passèrent. et le travail ne vint pas.
- 29:23Mileva retourna en Serbie chez ses
- 29:24parents pour la fin de sa grossesse.
- 29:27Elle y accoucha au début de l'année 1902
- 29:30d'une petite fille qu'elle prénomma Le
- 29:33couches furent difficiles. Pendant
- 29:35plusieurs jours, elle ne put écrire
- 29:37elle-même et c'est par l'intermédiaire
- 29:39de son père qu'Einstein reçut des
- 29:40nouvelles.
- 29:42Il aurait pu prendre le train pour
- 29:43Belgrade, il ne le fit pas.
- 29:47Les raisons exactes de cette absence ne
- 29:49sont pas connues et les documents qui
- 29:51auraient pu les éclairer ont été
- 29:52systématiquement détruits par les deux
- 29:54parents. Ce qui est certain, c'est
- 29:57qu'Einstein ne vit jamais sa fille. Ler
- 30:00disparaît des archives après l'automne
- 30:021902.
- 30:03La dernière mention connue la montre
- 30:05atteinte de la Scarlatine, alors âgé
- 30:07d'environ un an.
- 30:09Einstein écrivit alors à Mileva une
- 30:11courte phrase où il exprimait sa peine
- 30:14et l'espoir que tout se terminerait
- 30:15bien. Après cela, plus rien.
- 30:20Deux hypothèses demeurent ouvertes.
- 30:22Selon la première, la petite fille
- 30:24mourut des suites de la scarlatine dans
- 30:26les semaines qui suivirent.
- 30:28Selon la seconde, elle survécut et fut
- 30:31confiée à une amie de Mileva, Hélène
- 30:33Savic, dont une fille d'âge
- 30:34correspondant, prénommé Zorka, devint
- 30:37aveugle après une maladie dans sa petite
- 30:39enfance.
- 30:41Les descendants de la famille Savic ont
- 30:43toujours catégoriquement nié tout lien
- 30:45de parenté avec Einstein et aucun
- 30:47document probant n'a jamais été
- 30:48retrouvé.
- 30:50La vérité sur Le reste enfouie dans le
- 30:52silence que ses parents ont choisi de
- 30:54lui imposer. Ce silence pèse d'autant
- 30:57plus lourd que l'on tente de comprendre
- 30:59ce que Mileva Marich traversa au cours
- 31:01de ses mois. Sa deuxième tentative aux
- 31:04examens du Polytechnikom qu'elle passa
- 31:06pendant sa grossesse dans des conditions
- 31:08physiques et psychologiques éprouvantes
- 31:10se solda par un nouvel échec.
- 31:12Sa carrière scientifique, à laquelle
- 31:14elle avait consacré toute son enfance et
- 31:16sa jeunesse était définitivement fermée.
- 31:20Elle arrivait à Berne en janvier 1902
- 31:22avec les décombres de ses ambitions dans
- 31:24ses valises.
- 31:26Le mariage eût lieu le 6 janvier 1903
- 31:29dans la discrétion en présence de
- 31:31quelques amis. Les parents d'Einstein
- 31:33n'assistèrent pas à la cérémonie. Herman
- 31:36Einstein avait donné son accord sur son
- 31:37lit de mort quelques mois plus tôt au
- 31:39printemps 1902. sans savoir,
- 31:42semble-t-il, qu'il était devenu
- 31:43grand-père.
- 31:45Pauline s'y opposa jusqu'au bout et ne
- 31:47se réconcilia avec sa belle-fle que
- 31:49beaucoup plus tard, par nécessité,
- 31:51davantage que par conviction.
- 31:53Dans les premières années de leur
- 31:54mariage, Albert et Mileva formèrent un
- 31:56foyer qui ressemblait à ce qu'ils
- 31:58avaient imaginé ensemble. Elle gérait la
- 32:01maison, lui travaillait au bureau des
- 32:03brevets et le soir, il lisait,
- 32:05discutait, réfléchissait côte à côte.
- 32:08Il lui disait que sans elle, il n'aurait
- 32:10ni la volonté ni la force de mener ses
- 32:13recherches à leur terme. Il l'appelait
- 32:15encore sa petite poupée et les lettres
- 32:17de cette période témoignent d'une
- 32:19tendresse réelle.
- 32:21En mai 1904, Naki leur premier fils
- 32:23officiellement reconnu, Hans Albert, que
- 32:26son père accueillit avec une joie
- 32:27sincère et débordante.
- 32:30Il écrivit qu'il n'arrivait pas à
- 32:31décrire combien l'enfant lui apportait
- 32:33de bonheur, comment il riait en se
- 32:35réveillant et battait des pieds quand on
- 32:36le baignait.
- 32:38Ce bonheur domestique était réel, mais
- 32:40il reposait sur un effacement progressif
- 32:43dont Mileva commençait à prendre la
- 32:44mesure. Le monde intellectuel qu'elle
- 32:47avait voulu rejoindre ne lui était plus
- 32:49accessible. Celui qu'elle habitait était
- 32:51celui de son mari et elle n'y occupait
- 32:53qu'un rôle secondaire.
- 32:56Ce déséquilibre, encore tolérable dans
- 32:58ses premières années de mariage, allait
- 33:00s'approfondir à mesure que la carrière
- 33:01d'Einstein prendrait son essort.
- 33:04Pour l'heure, ils vivaient ensemble dans
- 33:06la même pièce, au même rythme, tournés
- 33:08vers les mêmes questions. Et c'est dans
- 33:11cette intimité étroite que germerait
- 33:12l'année la plus extraordinaire de la vie
- 33:14d'Albert Einstein. Un jour de l'été
- 33:171905, un homme élégamment vêtu, les
- 33:20cheveux soigneusement peignés et une
- 33:21montre de prix au poignet, franchit la
- 33:23porte de l'office fédéral de la
- 33:25propriété intellectuelle à Bern et
- 33:27demanda à un employé où il pourrait
- 33:29trouver un certain, monsieur Einstein.
- 33:33L'employé le dévisagea un instant, puis
- 33:35répondit que c'était lui-même.
- 33:37Le visiteur ne cacha pas sa surprise. Il
- 33:40avait imaginé trouver un professeur
- 33:42installé dans un bureau d'université,
- 33:44entouré d'assistants et de tableaux
- 33:46couverts d'équation.
- 33:47Il découvrait un jeune fonctionnaire de
- 33:4926 ans dans une salle de travail
- 33:51ordinaire assis devant une pile de
- 33:53demande de brevet.
- 33:55Cet homme, Max von Lauer, était
- 33:58l'assistant de Max Planque à Berlin et
- 34:00il était venu à Bern sur instruction de
- 34:02son patron pour rencontrer l'auteur de
- 34:04quelques articles publiés dans les
- 34:05annals de physique.
- 34:08De heures de conversation plus tard, Von
- 34:10Lao écrirait à Planque que l'homme qui
- 34:12avait renversé la mécanique classique
- 34:14fumait les cigares les plus abominables
- 34:16qu'il eut jamais eu le déplaisir
- 34:17d'approcher et que son intelligence
- 34:19était stupéfiante.
- 34:22Cette scène dit tout sur la situation
- 34:23d'Istein au moment où il accomplit ce
- 34:25que les historiens des sciences
- 34:26appellent l'année des miracles.
- 34:29Il était inconnu du grand public,
- 34:31marginalement respecté dans un cercle
- 34:33restreint et travaillait dans une
- 34:35institution qui n'avait rien
- 34:36d'académique.
- 34:38Et pourtant, c'est précisément là, dans
- 34:40ce bureau bernois situé à quelques pas
- 34:42de la célèbre tour à l'horloge de la
- 34:44vieille ville que n'acquirent quatre
- 34:46articles capables de remodeler la
- 34:48physique du 20e siècle.
- 34:50Pour comprendre comment cela fut
- 34:51possible, il faut revenir quelques
- 34:53années en arrière et suivre le chemin
- 34:55qui menainstein jusqu'à ce bureau. Après
- 34:58l'obtention de son diplôme en 1900, il
- 35:01avait passé de années à chercher un
- 35:02emploi sans succès. Ses anciens
- 35:05professeurs refusaient de lui fournir
- 35:06des recommandations et ses candidatures
- 35:08spontanées au poste d'assistant dans
- 35:10diverses universités européennes
- 35:12restaient sans réponse.
- 35:15Il donnait des leçons particulières pour
- 35:16survivre, publia même une annonce dans
- 35:18un journal bernois proposant ses
- 35:20services d'enseignants en mathématiques
- 35:22et en physique avec une première leçon
- 35:24offerte à titre d'essai.
- 35:27C'est finalement Marcel Grossman, son
- 35:29ami du Polytechnikom dont les notes de
- 35:31cours avaient si souvent supplé aux
- 35:32absences d'Einstein qui lui tendit la
- 35:34main.
- 35:35Le père de Grossman connaissait le
- 35:37directeur de l'Office fédéral des
- 35:38brevets à Bern et une recommandation fut
- 35:41transmise en temps utile. En décembre
- 35:441901, un poste d'expert technique de 3e
- 35:47classe fut annoncé. Einstein se
- 35:49présenta, fut accepté et prit ses
- 35:52fonctions en juin 1902.
- 35:54Son travail consistait à examiner les
- 35:56demandes de brevet, à évaluer leur
- 35:58faisabilité technique et à rédiger des
- 36:00avis circonstanciers.
- 36:02Les dossiers étaient nombreux, mais
- 36:04Einstein avait rapidement développé une
- 36:06méthode qui lui permettait d'expédier en
- 36:07quelques heures ce qui était prévu pour
- 36:09remplir une journée entière. Son
- 36:12directeur remarquait que des feuilles
- 36:13couvertes d'une écriture étrangère au
- 36:15brevet traînaient régulièrement sur son
- 36:17bureau et qu'einstein les faisait
- 36:19discrètement disparaître dans un tiroir
- 36:21dès qu'un collègue approchait. Cette
- 36:24habitude lui valut quelques réprimandes
- 36:25bienveillantes, mais son travail
- 36:27officiel était irréprochable et la
- 36:29tolérance finit par l'emporter.
- 36:32Le poste lui offrait deux choses que nul
- 36:34université ne lui aurait accordé à ce
- 36:36stade de sa carrière. Un salaire
- 36:38régulier et une liberté intellectuelle
- 36:41totale.
- 36:42S'il avait obtenu un poste d'assistant
- 36:44de professeur, on lui aurait demandé de
- 36:46produire des travaux dans la ligne de
- 36:48son directeur de thèse, de ne pas
- 36:50bousculer les théories établies, de
- 36:52ménager les susceptibilités des aînés. À
- 36:54l'office des brevets, personne ne lui
- 36:56demandait rien de tel. Il pouvait penser
- 36:58ce qu'il voulait, écrire ce qu'il
- 37:00jugeait juste et soumettre ses articles
- 37:02aux anales de physique en son nom
- 37:04propre, sans devoir obtenir l'aval d'un
- 37:06supérieur hiérarchique scientifique.
- 37:09La tour à l'horloge de Bern que l'on
- 37:11apercevait depuis les fenêtres du bureau
- 37:13jouait un rôle inattendu dans ses
- 37:15réflexions.
- 37:17Cette horloge servait de référence à la
- 37:18gare ferroviaire voisine. Tous les
- 37:21horloges de la gare étaient
- 37:22synchronisées sur elle et les trains
- 37:23réglaient leur marches en conséquence.
- 37:26Chaque matin, en marchant vers son
- 37:28bureau en compagnie de son ami Michel
- 37:30Bessau qui l'avait persuadé de rejoindre
- 37:32l'Office des brevets, Einstein passait
- 37:35devant ses horloges et pensait à la
- 37:36synchronisation du temps.
- 37:39L'office recevait lui-même de nombreuses
- 37:41demandes de brevet concernant des
- 37:42dispositifs électromécaniques destinés à
- 37:45synchroniser les horloges à distance par
- 37:46signaux électriques. Il en examina 28 de
- 37:49ce type au cours de ses années
- 37:51bernoises.
- 37:52Cette immersion quotidienne dans la
- 37:54question de la mesure simultanée du
- 37:56temps n'était pas sans rapport avec les
- 37:58problèmes théoriques qu'il méditait
- 37:59depuis des années, même si ce rapport
- 38:01était plus indirect qu'on ne l'a parfois
- 38:03prétendu.
- 38:05Ce qui nourrissait véritablement sa
- 38:07pensée, c'était la fréquentation
- 38:09régulière de ses deux amis, Maurice
- 38:11Solovin et Conrad Abisht, avec lesquels
- 38:13il avait fondé une petite société de
- 38:15lecture informelle qu'ils appelaient
- 38:16avec humour l'Amie Olympique.
- 38:20Solov était un roumain cultivé qui avait
- 38:22frappé un jour à la porte d'Istein pour
- 38:25prendre des leçons de physique et était
- 38:26reparti avec un ami plutôt qu'avec un
- 38:28professeur.
- 38:30Abisht était le fils d'un banquier
- 38:32local, esprit curieux et ironique.
- 38:35Ensemble, les trois amis passaient leur
- 38:37soirée à lire et à débattre des grands
- 38:39textes philosophiques et scientifiques.
- 38:41Kant, Yum, Mac, point carré, Spinoza.
- 38:46Ces discussions n'étaient pas de simple
- 38:47divertissement. Elles constituaient le
- 38:50creuset où se formait et se préciser les
- 38:52intuitions d'Instein.
- 38:54C'est dans ces échanges que se
- 38:55cristallisèrent plusieurs des idées qui
- 38:57allaient apparaître dans ces articles de
- 38:591905.
- 39:01C'est dans une lettre adressée à
- 39:02Conradisht au printemps de cette même
- 39:04année Kenstein annonça, avec le ton
- 39:07facécieux qui caractérisait leurs
- 39:09échanges, qu'il promettait d'envoyer à
- 39:11son ami quatre travaux en échange de sa
- 39:13dissertation restée muette.
- 39:16Il décrivit chacun en quelques lignes.
- 39:18Le premier portait sur la lumière et
- 39:20l'énergie rayonnante.
- 39:22Le deuxième proposait une méthode pour
- 39:24déterminer la taille réelle des atomes.
- 39:27Le troisième concernait le mouvement de
- 39:29petites particules en suspension dans un
- 39:30liquide.
- 39:32Le 4è, encore inachevé, touchait à
- 39:35l'électrodynamique des corps en
- 39:36mouvement et modifiait, écrivait-il
- 39:39sobrement, la conception du temps et de
- 39:41l'espace.
- 39:43Seul le premier article était qualifié
- 39:45de révolutionnaire dans cette lettre.
- 39:48Les trois autres semblaient à ses
- 39:49propres yeux moins spectaculaire.
- 39:52L'histoire devait lui donner tort sur ce
- 39:54point. Le premier article publié le 17
- 39:57mars 1905 dans les anales de physique
- 40:00proposait une explication de l'effet
- 40:02photoélectrique en s'appuyant sur la
- 40:04théorie des Kantas que Max Plan avait
- 40:06formulé en 1900.
- 40:08Planque avait établi une formule
- 40:10mathématique décrivant le rayonnement
- 40:12des corps chauds en supposant que
- 40:14l'énergie était émise non pas de manière
- 40:16continue mais par petite portion
- 40:18discrète qu'il appelait des canantas.
- 40:21Planque lui-même considérait cette
- 40:22supposition comme un artifice de calcul
- 40:25sans réalité physique propre.
- 40:27Einstein alla beaucoup plus loin. Il
- 40:30affirma que la lumière elle-même était
- 40:32constituée de ses portions d'énergie, de
- 40:34paquets lumineux se comportant comme des
- 40:36particules. C'est cette nature
- 40:38corpusculaire de la lumière qui
- 40:40expliquait pourquoi dans les expériences
- 40:41de Philippe Lenard sur l'effet
- 40:43photoélectrique, l'énergie des électrons
- 40:45arrachés à un métal ne dépendait pas de
- 40:47l'intensité de la lumière incidente,
- 40:49mais de sa fréquence.
- 40:52Einstein construisait un pont entre la
- 40:54théorie de Planque et l'expérience de
- 40:55Lénard. Et ce pont démontrait que les
- 40:58cantats de lumière n'étaient pas une
- 40:59fiction mathématique, mais une réalité
- 41:02physique.
- 41:04C'est pour cette démonstration et non
- 41:05pour la relativité qu'il recevrait plus
- 41:07tard sa seule récompense Nobel.
- 41:11Le deuxième article était sa thèse de
- 41:12doctorat soumise à l'université de Zuric
- 41:14en juillet 1905.
- 41:17Il y calculait le nombre d'avogadro,
- 41:19c'est-à-dire le nombre de molécules
- 41:20contenues dans un volume donné de
- 41:22substances en utilisant non pas un gaz
- 41:25mais une solution sucrée.
- 41:27Le résultat était d'une précision
- 41:29remarquable pour l'époque et la méthode
- 41:31originale.
- 41:33Le troisème article soumis peu après,
- 41:35traité du mouvement broien, ce phénomène
- 41:37observé pour la première fois par le
- 41:39botaniste Robert Brown en 1828 qui
- 41:42voyait de minuscules particules de
- 41:44poussière se déplacer de manière
- 41:45désordonnée dans un liquide.
- 41:48Einstein montra par une analyse
- 41:49statistique que ce mouvement était causé
- 41:51par les chocs incessants des molécules
- 41:53du liquide contre ces particules et il
- 41:55calcula la distance moyenne que
- 41:57parcourait une particule donnée en une
- 41:59minute à une température précise.
- 42:02Ce résultat était vérifiable
- 42:03expérimentalement et il invita
- 42:05explicitement les physiciens
- 42:07expérimentaux à le confirmer.
- 42:09Quelques mois plus tard, l'allemand
- 42:11Henry Sidentop obtint exactement les
- 42:13valeurs prédites.
- 42:15L'existence des molécules, encore
- 42:17contesté par certains savants, n'était
- 42:19plus une hypothèse.
- 42:21Ces trois travaux auraient suffi à
- 42:22assurer une réputation scientifique
- 42:24solide. Mais le article soumis le 30
- 42:27juin 1905 sous le titre de
- 42:29l'électrodynamique des corps en
- 42:31mouvement était d'une autre nature. Il
- 42:34contenait la théorie de la relativité
- 42:36restreinte et avec elle la destruction
- 42:39tranquille de l'une des pierres
- 42:41fondatrices de la physique classique.
- 42:43L'idée d'un temps absolu identique pour
- 42:46tous les observateurs en tout point de
- 42:47l'univers.
- 42:50Quelques semaines plus tard, un court
- 42:51article complémentaire de trois pages
- 42:53introduisaent la relation entre masse et
- 42:56énergie, formulé dans une notation
- 42:58différente de celle que la postérité
- 43:00retiendrait, mais contenant déjà dans
- 43:02toute sa rigueur l'idée que la masse et
- 43:04l'énergie sont deux manifestations d'une
- 43:07même réalité fondamentale reliée par le
- 43:09carré de la vitesse de la lumière.
- 43:12Ces quatre textes parurent dans le même
- 43:14volume des annals de physique à quelques
- 43:17mois d'intervalle signé par un expert
- 43:19technique de troisème classe domicilié à
- 43:21Bern sans aucune affiliation
- 43:23universitaire.
- 43:25Le monde savant les accueillit d'abord
- 43:27dans un silence presque total, non par
- 43:30mépris mais par stupeur.
- 43:33Personne ne savait comment réagir à des
- 43:35affirmations aussi radicales venues d'un
- 43:37inconnu sans chair ni laboratoire.
- 43:41Max Plan fut l'un des rares à réagir
- 43:43immédiatement.
- 43:44Il lut les articles dès leur parution,
- 43:47donna une conférence sur la relativité à
- 43:49l'université de Berlin et écrivit
- 43:51lui-même un article de soutien.
- 43:54C'est d'ailleurs Planque qui donna à la
- 43:55théorie son nom définitif, la désignant
- 43:58dans un article de 1906 comme théorie de
- 44:00la relativité, appellation qu'einstein
- 44:03lui-même n'adopta couramment que l'année
- 44:05suivante.
- 44:07Le bureau des brevets n'avait pas
- 44:08engendré les idées d'Einstein. Il avait
- 44:11créé les conditions dans lesquelles des
- 44:12années de réflexion solitaires pouvaient
- 44:15enfin trouver leur forme achevée. la
- 44:17liberté, le temps, l'absence de pression
- 44:19conformiste et peut-être aussi cette
- 44:22atmosphère de scepticisme méthodique que
- 44:24le directeur inculquit à ses employés en
- 44:26leur rappelant de ne jamais faire
- 44:28confiance par défaut à ce qu'un
- 44:30inventeur prétendait avoir accompli.
- 44:32Tout cela avait nourri à sa manière
- 44:34l'esprit d'un homme qui, depuis
- 44:36l'enfance n'avait jamais su accorder sa
- 44:38confiance aux évidences reçues.
- 44:43Partie 5.
- 44:44Revalutablia.
- 44:47Ephir. Lawrence pointc
- 44:51la révolution sans déclaration les
- 44:53terres lawens point carré dans l'article
- 44:57du 30 juin 1905 au milieu d'un exposé
- 45:00technique dense et rigoureux se trouve
- 45:03une phrase d'une sobriété presque
- 45:04provocatrice.
- 45:06Einstein écrit que l'introduction d'un
- 45:08éther luminiifère se révélera
- 45:09superfluque dans la théorie qu'il
- 45:12propose, aucun espace absolument
- 45:14immobile doté de propriétés
- 45:15particulières n'est postulé.
- 45:18Une seule phrase, pas d'annonce
- 45:20triomphale, pas de réfutation en règle
- 45:22des travaux antérieurs, pas même un
- 45:24paragraphe de transition.
- 45:27En quelques mots, Einstein congédiait
- 45:29une substance que les physiciens avaient
- 45:30cherché, mesuré, théorisé et défendue
- 45:34pendant plus de deux siècles.
- 45:36Et pour comprendre l'audace de ce geste,
- 45:39il faut comprendre ce qu'étaient les
- 45:40terres et pourquoi personne avant lui
- 45:42n'avait osé l'éliminer aussi
- 45:44franchement.
- 45:45L'idée d'un milieu invisible remplissant
- 45:48l'univers remontait à l'antiquité.
- 45:51Aristote avait nommé Ether la cinquiè
- 45:53substance dont étaient fait les corps
- 45:54célestes distinctes des quatre éléments
- 45:57terrestres.
- 45:58Mais c'est au-e siècle dans le cadre du
- 46:01débat sur la nature de la lumière que la
- 46:03notion prit sa forme moderne. Christian
- 46:06Wiggens soutenait que la lumière était
- 46:08une onde. Or, une onde pour se propager
- 46:11a besoin d'un milieu. Le son voyage dans
- 46:14l'air, les vagues à la surface de l'eau.
- 46:17Si la lumière était une onde, il lui
- 46:19fallait son propre milieu de
- 46:20propagation. Ce milieu invisible, sans
- 46:23masse, sans viscosité, traversant tout
- 46:26corps matériel sans résistance mais
- 46:28capable de transmettre des vibration à
- 46:30300000 km par seconde, fut appelé Ether
- 46:34luminiifère.
- 46:36L'argument semblait solide et pendant
- 46:38deux siècles, la physique construisit
- 46:40sur cette fondation.
- 46:42Les équations que James Clerp Maxwell
- 46:44formula dans les années 1860 varrent
- 46:46compliquer l'édifice d'une manière que
- 46:48leurs auteurs ne mesurèrent pas
- 46:49immédiatement.
- 46:51Maxwell décrivit le comportement des
- 46:53champs électriques et magnétiques avec
- 46:54une élégance remarquable et ces
- 46:57équations prédisaient non seulement la
- 46:58propagation des ondes
- 46:59électromagnétiques, mais aussi la
- 47:01vitesse de cette propagation identique à
- 47:04celle de la lumière.
- 47:06La lumière elle-même était donc une onde
- 47:08électromagnétique.
- 47:10Mais un problème surgit dès que l'on
- 47:12tenta de réconcilier ces équations avec
- 47:14la mécanique classique de Newton.
- 47:17Selon Newton et Galilée, les vitesses
- 47:19s'additionnent.
- 47:21Si un navire avance à vingt nœuds et
- 47:22qu'un marin y court à dix nœuds dans la
- 47:24même direction, il se déplace à 30 nœuds
- 47:27par rapport au rivage. Par analogie, si
- 47:30la Terre se déplace dans l'univers et
- 47:32qu'un observateur mesure la vitesse de
- 47:34la lumière dans la direction du
- 47:35mouvement terrestre, il devrait obtenir
- 47:37une valeur légèrement différente de
- 47:39celle mesurée dans la direction
- 47:41perpendiculaire.
- 47:43Or, les équations de Maxwell ne
- 47:44prévoyaient rien de tel.
- 47:46La vitesse de la lumière y apparaissait
- 47:48comme une constante absolue,
- 47:50indépendante du mouvement de la source
- 47:52ou de l'observateur.
- 47:54Pour résoudre cette contradiction, les
- 47:57physiciens recoururent à l'éter comme à
- 47:58une planche de salut. Si l'éter
- 48:01constituait le milieu absolu de
- 48:03référence, le cadre immobile à
- 48:05l'intérieur duquel les équations de
- 48:06Maxwell étaient valides, alors la
- 48:08contradiction disparaissait. Les lois de
- 48:11l'électromagnétisme s'appliquaient dans
- 48:13ce référentiel privilégié et les autres
- 48:15systèmes en mouvement s'en écartai d'une
- 48:17manière calculable. Les terres
- 48:19devenaient ainsi non seulement le milieu
- 48:21de propagation de la lumière, mais
- 48:23l'espace absolu lui-même, le référentiel
- 48:27suprême dont Newton avait postulé
- 48:28l'existence sans jamais pouvoir le
- 48:31définir physiquement. Il restait à le
- 48:33trouver.
- 48:35En,
- 48:37les physiciens Albert Michelson et
- 48:39Edward Morley conçurent une expérience
- 48:41d'une précision extraordinaire pour
- 48:43détecter le vent des terres,
- 48:45c'est-à-dire le mouvement de la Terre à
- 48:47travers ce milieu supposé immobile.
- 48:50Ils divisèrent un rayon de lumière en
- 48:52deux faisceaux perpendiculaires, les
- 48:54firent parcourir des distances
- 48:56identiques dans des directions
- 48:57différentes puis les réunir sur un
- 48:59écran.
- 49:01Si la Terre se déplaçait à travers les
- 49:02terres, l'un des faisceaux devait mettre
- 49:05légèrement plus de temps que l'autre et
- 49:07cette différence se manifesterait par un
- 49:08décalage visible sur l'écran.
- 49:11L'expérience fut conduite avec un soin
- 49:13extrême. Le résultat fut nul. Aucun vent
- 49:17des terres ne se manifesta.
- 49:19Les deux faisceaux arrivaient en même
- 49:21temps comme si la Terre était
- 49:22parfaitement immobile par rapport à les
- 49:24terres, ce qui était physiquement
- 49:26absurde.
- 49:28Ce résultat embarrassant engendra une
- 49:30cascade de théorie destinée à le rendre
- 49:32compatible avec l'existence de l'éta.
- 49:35La plus influente fut celle du physicien
- 49:37néerlandais Hendrick Lawrence qui
- 49:39proposa dans les années
- 49:42une hypothèse ingénieuse. Tout corps
- 49:45solide se contractait légèrement dans la
- 49:47direction de son mouvement à travers les
- 49:49terres et cette contraction était
- 49:51précisément calculée pour annuler tout
- 49:53effet mesurable du vent des terres.
- 49:56Lawrence introduisit également une
- 49:58notion de temps local distinct du temps
- 50:01absolu de l'étaire qui différait
- 50:03légèrement d'un système en mouvement à
- 50:05l'autre. Ces transformations
- 50:07mathématiques qui porteraient son nom
- 50:09permettaient de réconcilier les
- 50:11équations de Maxwell avec les
- 50:12observations expérimentales.
- 50:15Mais Lawrence les présentait comme de
- 50:16purs artifices de calcul sans réalité
- 50:19physique propre. Le temps local n'était
- 50:22pas le vrai temps. C'était une commodité
- 50:24mathématique.
- 50:26Les terres existaient toujours, le temps
- 50:28absolu existait toujours et ces
- 50:31corrections n'étaient que des
- 50:32ajustements provisoires en attendant une
- 50:34explication plus satisfaisante.
- 50:37C'est à ce stade qu'intervint le
- 50:38mathématicien français Henry Pocarré,
- 50:41l'une des intelligences les plus vastes
- 50:43de son époque.
- 50:45point carré occupait la présidence du
- 50:47bureau des longitudes de Paris dont
- 50:49l'une des missions pratiques était
- 50:50précisément la synchronisation des
- 50:52horloges à travers le monde par signaux
- 50:54électriques.
- 50:56Cette préoccupation professionnelle le
- 50:57conduisit naturellement à s'interroger
- 50:59sur la nature même du temps et de la
- 51:01simultanéité.
- 51:04Il reprit les travaux de Lawrence,
- 51:05corrigea certaines de leurs
- 51:07imperfections mathématiques et alla plus
- 51:09loin dans leur interprétation.
- 51:11Il affirma que le temps local n'était
- 51:13pas simplement un artifice de calcul,
- 51:16mais correspondait au temps réellement
- 51:17mesuré par des horloges synchronisé par
- 51:20signaux lumineux.
- 51:21Il formula le principe de relativité
- 51:23sous une forme générale valable non plus
- 51:26seulement pour la mécanique mais pour
- 51:28l'ensemble de la physique.
- 51:30Il démontra que les équations de Maxwell
- 51:32conservaient leur forme sous les
- 51:33transformations de Lawrence, ce que les
- 51:35mathématiciens appellent la covariance.
- 51:39Il dériva même dans ses travaux de 1905
- 51:42publiés peu avant ce une relation entre
- 51:45masse et énergie applicable au
- 51:47rayonnement électromagnétique dans les
- 51:49terres.
- 51:50Sur le papier, Point Carré semblait
- 51:52avoir posé presque tous les fondements
- 51:54de ce qu'Einstein allait publier.
- 51:57C'est ce constat qui alimente depuis
- 51:58lors un débat récurrent sur la paternité
- 52:00de la théorie de la relativité. Débat
- 52:03qui agite encore certains historiens des
- 52:05sciences.
- 52:07La réponse à cette question tient dans
- 52:08une distinction qui peut sembler subtile
- 52:11mais qui est en réalité fondamentale.
- 52:14Point carré, malgré toute la puissance
- 52:16de son analyse ne franchit jamais le pas
- 52:18décisif. Il conserva les terres comme
- 52:21référentiel absolu, même en admettant
- 52:23que cet éther était indétectable par
- 52:25quelque expérience que ce soit.
- 52:28Il maintiint l'idée d'un temps absolu
- 52:30sous-jacent dont le temps local n'était
- 52:32qu'une approximation pratique.
- 52:34Sa démarche était celle d'un réformateur
- 52:36qui corrige et perfectionne le cadre
- 52:38existant sans jamais le remettre en
- 52:40cause dans ses fondements.
- 52:42Pour point carré, les concepts de
- 52:44physique étaient des conventions, des
- 52:46accords entre savants destinés à décrire
- 52:48commodément la réalité et non des
- 52:51vérités auxquelles la nature était tenue
- 52:52de se conformer.
- 52:54Cette philosophie conventionnaliste,
- 52:56cohérente en elle-même, l'empêchait de
- 52:58considérer que l'absence de les terres
- 53:00dans les mesures signifiait son absence
- 53:02dans la réalité.
- 53:05Einstein, lui procéda autrement. Il ne
- 53:08chercha pas à sauver les terres en lui
- 53:09attribuant de nouvelles propriétés. Il
- 53:12se demanda ce qui se passerait si l'on
- 53:14construisait la théorie en partant de
- 53:16deux seules postulats sans aucune
- 53:18hypothèse sur l'existence d'un milieu
- 53:19privilégié.
- 53:22Le premier postulat était le principe de
- 53:23relativité.
- 53:25Les lois de la physique sont identiques
- 53:26dans tous les référentiels en mouvement
- 53:28uniforme.
- 53:30Le deuxième était la constance de la
- 53:32vitesse de la lumière. Quelle que soit
- 53:34la vitesse de la source ou de
- 53:35l'observateur, la lumière se propage
- 53:38toujours à la même vitesse.
- 53:41À partir de ces deux principes seuls,
- 53:43sans éther, sans espace absolu, sans
- 53:45temps universel, tout le reste se
- 53:48déduisait.
- 53:49Les transformations de Lawrence
- 53:51cessaient d'être des artifices de calcul
- 53:53pour devenir des propriétés réelles de
- 53:55l'espace et du temps. Le temps local de
- 53:58Laurence devenait le seul temps qui
- 54:00exista pour un observateur donné.
- 54:03La simultanéité perdait son caractère
- 54:05absolu et devenait relative au mouvement
- 54:07de chaque observateur.
- 54:10Ce que cette démarche révèle sur
- 54:11Einstein est aussi important que le
- 54:13résultat lui-même. Depuis d'enfance, il
- 54:16avait cultivé une méfiance systématique
- 54:18envers les entités que l'on acceptait
- 54:19sur la foi de la tradition plutôt que
- 54:21sur celle de l'observation.
- 54:24Les terres n'avaient jamais été
- 54:25détectées. Chaque expérience conçue pour
- 54:28le mesurer avait échoué. Et pourtant, la
- 54:31communauté scientifique continuait à le
- 54:33postuler, à lui inventer de nouvelles
- 54:35propriétés pour expliquer chaque échec,
- 54:37à construire autour de lui des édifices
- 54:39théoriques de plus en plus complexes.
- 54:42Einstein fit ce que ni Lawrence ni point
- 54:44carré n'avait osé faire. Il prit au
- 54:47sérieux l'absence de preuve et en tira
- 54:49la conclusion logique.
- 54:51L'Éter n'était pas introuvable parce
- 54:53qu'il était trop subtil pour nos
- 54:55instruments. Il était introuvable parce
- 54:57qu'il n'existait pas.
- 54:59Cette décision ne relevait pas seulement
- 55:01de la technique physique, elle relevait
- 55:03d'un positionnement philosophique que
- 55:05toute sa formation avait contribué à
- 55:06forger. Les lectures de Yum et de Mac,
- 55:09qui avaient ébranlé sa foi religieuse
- 55:11dans l'enfance lui avaient enseigné que
- 55:13l'on ne devait accepter comme réel que
- 55:15ce qui pouvait être observé ou démontré.
- 55:18Une entité indétectable par définition,
- 55:21quelle que soit son utilité théorique,
- 55:23n'avait pas sa place dans une
- 55:24description rigoureuse du monde
- 55:26physique.
- 55:27Point carré. informé des publications
- 55:29d'Einstein, maintiint un silence
- 55:31éloquent.
- 55:33Il ne contesta pas ouvertement la
- 55:35théorie, mais ne l'adopta pas non plus
- 55:37et continua jusqu'à sa mort en 1912 à
- 55:40défendre l'existence de l'étaire.
- 55:43Lawrence, de son côté exprima son
- 55:45désaccord avec une courtoisie teintée de
- 55:47mélancolie. Il déclarait lors d'une
- 55:50conférence que monsieur Einstein
- 55:51trouvait simplement inutile de parler de
- 55:53mouvements relatifs à l'Éther alors que
- 55:56lui-même continuait à trouver une
- 55:57certaine satisfaction dans l'ancienne
- 55:59interprétation.
- 56:01La satisfaction de l'habitude contre la
- 56:03rigueur de la logique. Tel était en
- 56:05essence le choix que chaque physicien de
- 56:07cette génération devait faire. Lawrence
- 56:10et Einstein entretardent néanmoins une
- 56:11relation d'estime profonde et durable.
- 56:13Ce qui témoigne de la distinction
- 56:15qu'Enstein opérait toujours entre les
- 56:17idées et les hommes qui les portaient.
- 56:20Il dira des années plus tard qu'il
- 56:22l'admirait comme nul autre, qu'il avait
- 56:24été pour lui quelque chose comme un
- 56:26père.
- 56:27Et c'est précisément cette capacité à
- 56:29séparer la critique des théories du
- 56:31respect des personnes qui permettent à
- 56:33Einstein de traverser des décennies de
- 56:35controverse sans jamais se laisser
- 56:36enfermer dans des querelles stériles.
- 56:39Au printemps de 1909, le conseil de
- 56:42l'université de Zuric se réunit pour
- 56:44délibérer sur la nomination d'un nouveau
- 56:46professeur de physique théorique.
- 56:48Le poste avait été créé sur l'insistance
- 56:50du professeur Alfred Kleiner qui avait
- 56:52convaincu les autorités universitaires
- 56:54que l'établissement avait besoin d'un
- 56:56spécialiste dans cette discipline encore
- 56:58jeune.
- 57:00Kleiner avait un candidat en tête depuis
- 57:01le début. Mais avant de transmettre sa
- 57:04recommandation, il dû rédiger une note à
- 57:07l'intention du conseil pour répondre aux
- 57:09objections soulevées par certains de ses
- 57:11collègues.
- 57:12Ces objections ne portaient pas sur la
- 57:14qualité scientifique du candidat, elles
- 57:16portaient sur ses origines.
- 57:19Le conseil délibé, vota et adopta une
- 57:22déclaration dont la formulation mérite
- 57:24d'être citée pour ce qu'elle révèle du
- 57:26climat intellectuel de l'époque.
- 57:29Bien que le docteur Einstein appartienne
- 57:30à la communauté juive à laquelle on
- 57:33attribue souvent des traits déplaisants
- 57:34tels que l'insolence, l'avarice et une
- 57:37propension au profit personnel, il
- 57:40convient de noter qu'il existe parmi les
- 57:41juifs des individus qui ne possèdent pas
- 57:44ses caractéristiques à un degré
- 57:45perceptible et qu'il serait donc
- 57:48incorrect de refuser un poste à
- 57:49quelqu'un uniquement parce qu'il est
- 57:51juif.
- 57:53Le vote fut de neuf voix pour une
- 57:55abstention. Einstein fut nommé. Cette
- 57:58scène illustre avec une précision
- 57:59cruelle la réalité dans laquelle
- 58:01Einstein allait construire sa carrière
- 58:03académique.
- 58:04Il accédait au monde universitaire non
- 58:06pas malgré les préjugés, mais en les
- 58:09contournant un par un grâce à des
- 58:11défenseurs qui devaient chaque fois
- 58:12justifier leur choix en terme que
- 58:14l'intéressé n'aurait jamais accepté de
- 58:16prononcer lui-même.
- 58:18Kleiner avait convaincu ses collègues
- 58:20qu'Einstein ne ressemblait pas à l'image
- 58:22qu'il se faisait des juifs. C'était à la
- 58:24fois une victoire et une humiliation et
- 58:27Einstein le savait. Il avait fallu 4 ans
- 58:30pour que les publications de 1905
- 58:33commence à produire des effets concrets
- 58:34sur sa carrière.
- 58:36Pendant ces quatre années, il était
- 58:38resté à l'office des brevets, avait
- 58:40continué à publier des articles dans les
- 58:42annals de physique et avait
- 58:43progressivement élargi son cercle de
- 58:45correspondance scientifique.
- 58:48En 1908, il avait obtenu le titre de
- 58:50private docent à l'université de Bern,
- 58:53le grade le plus bas de l'échelle
- 58:54académique qui permettait de donner des
- 58:56cours sans aucune rémunération fixe.
- 58:59Ces premières leçons réunirent un
- 59:01auditoire de deux personnes. Michel
- 59:04Bessau qui n'était pas inscrit à
- 59:05l'université et un unique étudiant
- 59:08régulier.
- 59:10Ce démarrage modeste n'entama pas sa
- 59:11détermination.
- 59:13Kleiner assista à l'une de ses leçons
- 59:15pour évaluer les capacités pédagogiques
- 59:17du candidat avant de le recommander
- 59:19officiellement à Zuric.
- 59:22Ce qu'il vit le consterna. Einstein
- 59:24sautait d'un sujet à l'autre sans fil
- 59:26directeur apparent, s'interrompait au
- 59:28milieu d'un calcul pour réfléchir à voix
- 59:30haute à autre chose et semblait
- 59:33franchement contrarié d'avoir à se
- 59:34justifier devant un observateur.
- 59:37Kleiner repartit avec un jugement
- 59:39négatif sur ses qualités d'enseignant et
- 59:41le lui fit savoir par écrit. Einstein
- 59:44ravala son orgueil blessé, prépara une
- 59:47leçon structurée et convaincante et
- 59:49convainquit Kleiner de lui donner une
- 59:51seconde chance. La recommandation fut
- 59:53finalement transmise avec une
- 59:54formulation prudente sur des capacités
- 59:57pédagogiques appelées à s'améliorer.
- 1:00:00À Zurik, la réalité dépassa les
- 1:00:02espérances. Les étudiants d'Einstein ne
- 1:00:05tarissaient pas d'éloges, non pas pour
- 1:00:07la clarté de son exposé, mais pour
- 1:00:09quelque chose de plus rare. Il traiter
- 1:00:11ses cours comme des aventures
- 1:00:13intellectuelles collectives plutôt que
- 1:00:15comme des monologues savants.
- 1:00:17Il arrivait en classe avec des bribes de
- 1:00:19notes griffonnées sur des feuilles
- 1:00:20éparces, posa une question devant le
- 1:00:23tableau et développer la réponse en
- 1:00:25direct, faisant participer quiconque
- 1:00:27voulait intervenir.
- 1:00:29Si un étudiant ne comprenait pas, il
- 1:00:31s'approchait de lui, s'asseyait à ses
- 1:00:32côtés et reprenait le raisonnement
- 1:00:34depuis le début, sans condescendance ni
- 1:00:36impatience.
- 1:00:38Après les cours, il emmenant parfois ses
- 1:00:40étudiants dans un café voisin où les
- 1:00:42discussions se prolongaient pendant des
- 1:00:44heures. Certains venaient chez lui le
- 1:00:46soir pour lire ensemble les derniers
- 1:00:48numéros des annals de physique.
- 1:00:50Son voisin de palier Azuric était Marcel
- 1:00:53Grossman, désormais professeur de
- 1:00:55mathématiques au Polytechnicum et leur
- 1:00:57conversation quotidienne alimentait une
- 1:00:59réflexion commune que les années à venir
- 1:01:01rendraient fécondes.
- 1:01:03C'est dans cette période hurriquoise que
- 1:01:04la renommée d'Instein commença à
- 1:01:06s'étendre au-delà du cercle restreint
- 1:01:08des correspondances privées. En
- 1:01:10septembre 199, il fut invité à présenter
- 1:01:13un exposé lors de la réunion annuelle de
- 1:01:15la société allemande des naturalistes et
- 1:01:17des médecins à Salzbourg.
- 1:01:20Pour la première fois, il se trouva face
- 1:01:22à un amphithéâtre rempli de figures de
- 1:01:24prou de la physique européenne dont Max
- 1:01:27Plank qu'il rencontrait en personne pour
- 1:01:29la première fois.
- 1:01:31Son exposé portait sur la dualité
- 1:01:32corpusculaire et ondulatoire de la
- 1:01:34lumière et suscita une discussion animée
- 1:01:37qui dura bien au-delà du temps à partir.
- 1:01:40Hier encore, clair de troisème classe
- 1:01:41dans un bureau fédéral, Einstein
- 1:01:44dialogait désormais dégal égal avec les
- 1:01:45maîtres de la discipline.
- 1:01:48Mais au moment même où sa trajectoire
- 1:01:49professionnelle prenait enfin son
- 1:01:51essort, sa vie personnelle entrait dans
- 1:01:53une zone de turbulence dont il ne perçut
- 1:01:55pas immédiatement la gravité.
- 1:01:58Les premières frictions à Mileva
- 1:01:59remontaient à 1909, année de sa
- 1:02:02nomination azurique. Elle le voyait
- 1:02:04partir pour des conférence, rencontrer
- 1:02:06les grands esprits de la physique, vivre
- 1:02:08la vie scientifique qu'elle avait rêvé
- 1:02:10pour elle-même et qui lui était
- 1:02:12désormais interdite.
- 1:02:14Elle était restée à la maison avec leur
- 1:02:15fils pendant qu'il construisait sa
- 1:02:17carrière. Elle ne lui reprochait pas ses
- 1:02:19succès, mais elle ne parvenait pas non
- 1:02:21plus à s'en réjouir pleinement. Une
- 1:02:24distance s'installée, faite de silence
- 1:02:26et de ranqueur rentré que ni l'un ni
- 1:02:28l'autre ne savait nommer clairement.
- 1:02:31La naissance de leur second fils Édouard
- 1:02:33en juillet 1910 sembla un moment
- 1:02:36atténuer ses tensions. Einstein se
- 1:02:39montrait père attentif et inventif avec
- 1:02:41ses enfants, capable de fabriquer des
- 1:02:43jouets à partir de matériaux de
- 1:02:45récupération et de maintenir une
- 1:02:47concentration totale sur son travail au
- 1:02:49milieu du bruit et des pleurs.
- 1:02:51Un étudiant qui lui rendit visite un
- 1:02:53soir le trouva assis à sa table,
- 1:02:55écrivant de la main droite tout en
- 1:02:57berçant le nourrisson de la main gauche,
- 1:02:59tandis que Hans Albert tentait d'attirer
- 1:03:01son attention depuis l'autre bout de la
- 1:03:03pièce. Einstein paraissait parfaitement
- 1:03:06serein dans ce chaos domestique, mais la
- 1:03:08sérénité retrouvée ne dura pas. En
- 1:03:11janvier 1911, on lui proposa une chair
- 1:03:14de professeur ordinaire à l'université
- 1:03:16allemande de Prague avec un salaire deux
- 1:03:18fois supérieur à celui qu'il touchait à
- 1:03:20Zuric.
- 1:03:21C'était une promotion considérable. Il
- 1:03:24accepta et la famille suivit mon sans
- 1:03:27réticence de la part de Mileva qui
- 1:03:29écrivit à son ami Hélène Savic qu'elle
- 1:03:31partait sans aucun plaisir et
- 1:03:33n'attendait rien de bon de ce
- 1:03:34déménagement.
- 1:03:36Prague confirma ses craintes. La ville
- 1:03:39était alors sous administration
- 1:03:40austro-hongroise, marquée par une
- 1:03:42hiérarchie sociale rigide et des
- 1:03:44tensions ethniques latentes entre
- 1:03:46allemands, tchèc et juifs.
- 1:03:49L'air y était épais de suit industriel,
- 1:03:51l'eau souvent impropre à la consommation
- 1:03:54et l'atmosphère sociale pesante.
- 1:03:57Mileva ne se fit aucun ami dans la ville
- 1:03:59et resta confiné à l'appartement
- 1:04:01familial dont le jeune Edward tombait
- 1:04:03régulièrement malade à cause des
- 1:04:05conditions sanitaires.
- 1:04:07Einstein, de son côté disposait d'un
- 1:04:09vaste bureau donnant sur un parc
- 1:04:11verdoyant.
- 1:04:13Il remarqua un jour que les hommes qui
- 1:04:14se promenaient dans ce parc à des heures
- 1:04:16régulières semblaient avoir des
- 1:04:18comportements étrangement répétitifs.
- 1:04:21Un collègue lui expliqua que le parc
- 1:04:23appartenait à l'hôpital psychiatrique
- 1:04:24voisin.
- 1:04:26Einstein contempla un moment ses
- 1:04:28silhouettes et dit simplement que les
- 1:04:30fous étaient en réalité ceux qui ne
- 1:04:32pensaient pas à la théorie des Kanant.
- 1:04:35C'est à Prague qu'il rencontra pour la
- 1:04:36première fois Hendrick Lawrence en
- 1:04:38personne lors d'un voyage en Hollande
- 1:04:40organisé avant le début de l'année
- 1:04:42universitaire.
- 1:04:44Plusieurs jours de discussions intenses
- 1:04:46s'élèrent entre eux une amitié qui
- 1:04:48allait durer jusqu'à la fin de leur vie
- 1:04:50et qui comptait pour Einstein parmi les
- 1:04:51plus précieuses qui eût jamais formé.
- 1:04:54C'est également à Prague qu'il participa
- 1:04:56au premier congrès solvet organisé à
- 1:04:59Bruxelles en octobre
- 1:05:01par l'industriel belge Ernest Solvet.
- 1:05:04qui avait fait fortune dans la
- 1:05:05production de soude et souhaitait
- 1:05:07consacrer une partie de sa richesse à
- 1:05:09réunir les meilleurs physiciens
- 1:05:10d'Europe.
- 1:05:12Dans la salle de conférence du grand
- 1:05:13hôtel Métropole se trouvaient 20 savants
- 1:05:16parmi les plus éminents du continent :
- 1:05:18Planck, Lawrence, Rutherford, Marie
- 1:05:21Curry et Henry Pocarré. Einstein était
- 1:05:24l'un des neuf invités chargés de
- 1:05:26présenter un exposé.
- 1:05:28Sa rencontre avec point carré lors de ce
- 1:05:30congrès fut décevante. Le mathématicien
- 1:05:33français alors au fait de sa réputation
- 1:05:35accordait peu d'attention aux jeunes
- 1:05:37physiciens et semblait ne pas le prendre
- 1:05:39pleinement en sérieux.
- 1:05:41Einstein, de son côté nota que la
- 1:05:43position de point carré consistait
- 1:05:45essentiellement à nier en bloc les
- 1:05:47nouvelles orientations de la physique et
- 1:05:49qu'il était manifeste que le grand homme
- 1:05:50ne s'était pas vraiment emparé des
- 1:05:52problèmes en jeu.
- 1:05:54Ces jugements réciproques n'empêchèrent
- 1:05:56ni la courtoisie ni dans les mois qui
- 1:05:58suivirent un geste inattendu de la part
- 1:06:00du français.
- 1:06:02Car c'est point carré qui avec Marie
- 1:06:04Curry signa l'une des deux lettres de
- 1:06:06recommandation grâce auxquelles Einstein
- 1:06:08obtint en 1912 un poste au polytechnicum
- 1:06:11fédéral le Zuric, son alme amataire.
- 1:06:15La lettre de point carré était
- 1:06:17remarquable. Il y décrivait Einstein
- 1:06:19comme l'un des esprits les plus
- 1:06:21originaux qu'il eut jamais rencontré.
- 1:06:23admirait la facilité avec laquelle il
- 1:06:25s'emparait de nouvelles idées et la
- 1:06:27rapidité de sa pensée.
- 1:06:29Il ajoutait néanmoins, avec une
- 1:06:31franchise qui ne manquait pas d'ironie,
- 1:06:33que cet homme explorait tant de
- 1:06:35directions à la fois qu'on pouvait
- 1:06:36s'attendre à ce que la plupart des
- 1:06:38chemins qu'il empruntait mènent à des
- 1:06:39impasses.
- 1:06:41Point carré ne précis pas lesquels, mais
- 1:06:43il est difficile de ne pas y lire une
- 1:06:45allion discrète à la théorie de la
- 1:06:47relativité et à l'abandon de l'étaicien
- 1:06:50n'avait jamais accepté.
- 1:06:53Le retour à Zuric en juillet 1912 ne
- 1:06:56produisit pas l'effet apaisant
- 1:06:57qu'Einstein avait escompté.
- 1:07:00Mileva était revenu dans la ville où
- 1:07:01elle avait été heureuse, mais les
- 1:07:03raisons de ce bonheur passé n'existaient
- 1:07:05plus. La dépression s'approfondissait,
- 1:07:08les crises se multipliaient et Einstein
- 1:07:10cherchait dans le travail le refuge que
- 1:07:13la vie domestique ne lui offrait plus.
- 1:07:15Il était en train de perdre un mariage.
- 1:07:18Il ne le savait pas encore, mais il
- 1:07:20était aussi sur le point de recevoir une
- 1:07:21offre qui rendrait toute réconciliation
- 1:07:24impossible.
- 1:07:26Le 11 juillet 1913, Max Planck descendit
- 1:07:29du funiculaire au pied d'une montagne
- 1:07:31des environs de Zuric et attendit.
- 1:07:34Il était venu en personne, accompagné de
- 1:07:37son collègue, le chimiste Walter Nernst,
- 1:07:39pour faire à Einstein une proposition
- 1:07:41que nul physicien de sa génération
- 1:07:43n'aurait pu décliner. sans réfléchir.
- 1:07:47Les deux hommes avaient voyagé depuis
- 1:07:48Berlin avec la bénédiction de l'Académie
- 1:07:50prussienne des sciences et l'offre
- 1:07:52qu'ils apportai tenait en trois points :
- 1:07:55membership à l'académie avec une
- 1:07:56généreuse dotation annuelle, direction
- 1:07:59du nouvel institut de physique Kaiser
- 1:08:01Villelm et Professorat à l'université de
- 1:08:04Berlin. Trois nominations simultanées
- 1:08:07sans obligation d'enseignement régulier
- 1:08:09avec une liberté totale de recherche et
- 1:08:11un salaire qui dépassait tout ce
- 1:08:13qu'instein avait jamais touché.
- 1:08:16Planck avait convaincu ses collègues
- 1:08:17académiciens qu'il tenait là le
- 1:08:19physicien théoricien le plus prometteur
- 1:08:21d'Europe et que ses prochains travaux
- 1:08:23surpasseraient encore ceux de 1905.
- 1:08:26Einstein avait demandé quelques heures
- 1:08:28de réflexion.
- 1:08:30Il proposa à ses visiteurs de passer
- 1:08:31l'après-midi sur les hauteurs pendant
- 1:08:33qu'il délibéraient et leur indiqua le
- 1:08:35signe convenu. S'il les accueillait à
- 1:08:37leur descente avec une rose rouge, il
- 1:08:39acceptait. Avec une rose blanche, il
- 1:08:42refusait.
- 1:08:44Plank et NST remontèrent dans la cabine
- 1:08:46du funiculaire.
- 1:08:48Einstein restaul avec ses pensées. Les
- 1:08:51arguments en faveur d'un refus n'étaient
- 1:08:52pas négligeables.
- 1:08:54Berlin était la capitale d'un pays dont
- 1:08:56il avait renoncé à la nationalité à 16
- 1:08:58ans précisément pour fuir l'esprit
- 1:09:01militariste et nationaliste qui l'y
- 1:09:03percevait.
- 1:09:04La cité prussienne incarnait tout ce qui
- 1:09:06lui avait toujours été étranger. La
- 1:09:09hiérarchie rigide, la solamité pompeuse,
- 1:09:12le culte de l'uniforme. De plus, son
- 1:09:14mariage avec Mileva, déjà fragilisé, ne
- 1:09:17survivrait probablement pas à un nouveau
- 1:09:19déracinement. Il le savait et pourtant
- 1:09:23l'offre était scientifiquement
- 1:09:25irrésistible.
- 1:09:27Nulle part ailleurs, il ne trouverait
- 1:09:28une telle concentration d'esprit
- 1:09:30brillant, une telle liberté de travail
- 1:09:32et les ressources nécessaires pour mener
- 1:09:34à bien la tâche qu'il occupait depuis 8
- 1:09:36ans, la généralisation de sa théorie de
- 1:09:39la relativité à tous les systèmes de
- 1:09:41référence, y compris ceux soumis à
- 1:09:43l'accélération et à la gravitation.
- 1:09:46Il y avait également à Berlin sa cousine
- 1:09:49Elsa Lovental, née Einstein, avec
- 1:09:52laquelle une correspondance tendre
- 1:09:53s'était rétabli depuis l'année
- 1:09:55précédente.
- 1:09:56Ce facteur, Einstein le minimisait dans
- 1:09:58ses lettres à Elsa elle-même, affirmant
- 1:10:00que c'était-elle la première raison de
- 1:10:02son choix. Les historiens de sa
- 1:10:05biographie restent prudents sur ce
- 1:10:06point. L'offre professionnelle était si
- 1:10:09exceptionnelle qu'elle se suffisait
- 1:10:10largement à elle-même.
- 1:10:13Quand Planque et Nerst descendirent du
- 1:10:15funiculaire en fin d'après-midi,
- 1:10:17Einstein les attendait au pied de la
- 1:10:18montagne. Il tenait une rose, elle était
- 1:10:22rouge.
- 1:10:24La famille s'installa à Berlin au début
- 1:10:25de 1914.
- 1:10:27Mileva avait accepté le déménagement
- 1:10:29avec une résignation teintée de terreur.
- 1:10:32Elle savait ce qu'il attendait. Une
- 1:10:35ville étrangère, une belle- mère qui la
- 1:10:37haïsait, une société qui traitait les
- 1:10:39femmes slaves avec un mépris à peine
- 1:10:41voilé. Elle savait aussi ou devinait
- 1:10:45qu'elle vivait à quelques rues de
- 1:10:46l'appartement familial.
- 1:10:49Les trois premiers mois à Berlin furent
- 1:10:50une agonie lente. Einstein tenta un
- 1:10:53accord contractuel d'une bizarrerie
- 1:10:55déconcertante, une liste d'exigences
- 1:10:57rédigées comme un règlement intérieur
- 1:11:00stipulant que Mileva devait préparer ses
- 1:11:02repas, entretenir son linge, quitter son
- 1:11:04bureau sans discussion à sa demande et
- 1:11:07renoncer à toute forme de relation
- 1:11:08affective entre eux. Mileva accepta dans
- 1:11:11un premier temps puis comprit que vivre
- 1:11:14selon ses termes était impossible. En
- 1:11:16juillet,
- 1:11:18elle prit les deux garçons et montain
- 1:11:20pour Juriic, accompagné par Michael
- 1:11:22Besso.
- 1:11:24Ce fut un adieu définitif, même si le
- 1:11:27divorce officiel ne viendrait que cinq
- 1:11:28ans plus tard.
- 1:11:30Le témoin le plus proche de cette
- 1:11:32séparation, Fritz Aber chimiste et ami
- 1:11:35commun, rapporta qu'Einstein pleura ce
- 1:11:37soir-là comme un enfant inconsolable
- 1:11:40pendant des heures.
- 1:11:42Cette image contraste avec celle de
- 1:11:44l'homme froid et calculateur que
- 1:11:46certains biographes ont voulu dessiner.
- 1:11:48Il aimait ses fils profondément,
- 1:11:51craignait de les perdre et savait que
- 1:11:53Mileva, blessé au plus vif, ferait tout
- 1:11:55pour les garder près d'elle. Il avait
- 1:11:58raison sur ce point.
- 1:12:00Les années qui suivirent furent marquées
- 1:12:02par une guerre d'usure autour des
- 1:12:03enfants, des visites négociées, des
- 1:12:06lettres interceptées, des vacances
- 1:12:07disputées.
- 1:12:09Quelques semaines après le départ de
- 1:12:11Mileva, l'Europe bascula dans la guerre.
- 1:12:14L'été 1914 fut celui de la mobilisation
- 1:12:17générale, des discours enflammés, des
- 1:12:20foules enthousiastes dans les rues de
- 1:12:21Berlin.
- 1:12:2393 intellectuels et savants allemands
- 1:12:25signèrent un manifeste affirmant que
- 1:12:27l'Allemagne combattait pour la
- 1:12:29civilisation et que ses actes militaires
- 1:12:31étaient pleinement justifiés.
- 1:12:33Parmi les signataires figuraient des
- 1:12:35noms que respectaient Einstein dont Max
- 1:12:37Planque lui-même.
- 1:12:39Einstein fut l'un des rares membres de
- 1:12:41l'Académie prussienne à refusé de
- 1:12:43signer.
- 1:12:44Il cigna au contraire un
- 1:12:46contre-manifeste pacifiste rédigé par le
- 1:12:48physiologiste Georg Friedrich Nikola qui
- 1:12:51ne recueillit que quatre signatures en
- 1:12:53tout. Ce positionnement courageux et
- 1:12:56solitaire lui valut des regards froids
- 1:12:58de la part de certains collègues, mais
- 1:13:00il n'en démordit pas. La guerre lui
- 1:13:03semblait une manifestation des instincts
- 1:13:05grégères les plus bas, une catastrophe
- 1:13:07engendrée par les nationalismes qu'il
- 1:13:09avait combattu depuis l'adolescence.
- 1:13:12Il se réfugia dans le travail avec une
- 1:13:14intensité qui tenait autant de la
- 1:13:16vocation que de la fuite. Depuis 1907,
- 1:13:19il cherchait à étendre sa théorie de la
- 1:13:21relativité au système non inertiel,
- 1:13:23c'est-à-dire au système soumis à des
- 1:13:25accélérations.
- 1:13:27La relativité restreinte de 1905 ne
- 1:13:30s'appliquait qu'au référentiel en
- 1:13:31mouvement uniforme. Or, la gravitation
- 1:13:34produisait précisément des
- 1:13:35accélérations.
- 1:13:37Pour unifier sa théorie avec la physique
- 1:13:38de la gravitation, il fallait aller
- 1:13:40beaucoup plus loin. Le point de départ
- 1:13:43de cette réflexion était une intuition
- 1:13:45qu'il appelait le principe d'équivalence
- 1:13:47et qu'il formulait par une expérience de
- 1:13:49pensée caractéristique.
- 1:13:51Imaginez un homme enfermé dans une
- 1:13:53cabine sans fenêtre. Si la cabine repose
- 1:13:55sur terre, il sent le sol sous ses
- 1:13:57pieds. Les objets tombent, tout se
- 1:13:59comporte normalement.
- 1:14:01Si la cabine est propulsée dans l'espace
- 1:14:04avec une accélération identique à celle
- 1:14:05de la pesanteur terrestre, l'homme
- 1:14:08ressent exactement la même chose. Il ne
- 1:14:10peut pas distinguer les deux situations.
- 1:14:13Gravitation et accélération sont
- 1:14:15localement équivalentes.
- 1:14:17Cette équivalence qui semblait presque
- 1:14:19triviale à première vue impliquait
- 1:14:21quelque chose de profond. La gravitation
- 1:14:23n'était pas une force au sens newtonien,
- 1:14:26une action à distance entre masses.
- 1:14:28C'était une propriété géométrique de
- 1:14:30l'espace temp lui-même, une courbure
- 1:14:32produite par la présence de masse et
- 1:14:34ressentie par tout objet se déplaçant
- 1:14:36dans cet espace courbe. Formuler
- 1:14:39mathématiquement cette intuition se
- 1:14:41révéla d'une difficulté redoutable.
- 1:14:43Einstein comprit lacunes en géométrie
- 1:14:46différentielle et en calcul tensoriel
- 1:14:49constituaient un obstacle sérieux.
- 1:14:51Il se tourna vers Marcel Grossman, son
- 1:14:54ancien condisciple devenu professeur de
- 1:14:56mathématiques à Zurique, qui lui
- 1:14:57enseigna les outils nécessaires et
- 1:14:59devint pendant plusieurs années son
- 1:15:01collaborateur principal.
- 1:15:03Leur travail commun produisit des
- 1:15:05résultats partiels mais insuffisants.
- 1:15:07Einstein publia plusieurs versions
- 1:15:09intermédiaires de la théorie entre 1913
- 1:15:11et 1915 dont certaines contenaient des
- 1:15:14erreurs qu'il mit longtemps à
- 1:15:15identifier.
- 1:15:17Ces années furent également marquées par
- 1:15:19une dégradation de sa santé.
- 1:15:21Le régime alimentaire insuffisant imposé
- 1:15:23par les conditions de guerre à la
- 1:15:25population berlinoise combiné à un
- 1:15:27travail acharné et au stress de la
- 1:15:29séparation familiale le conduisirent en
- 1:15:311917 à un effondrement physique grave.
- 1:15:35Une inflammation du foie suivie d'un
- 1:15:37ulcère gastrique le contraignit à
- 1:15:39plusieurs semaines d'allitement.
- 1:15:41Ce fut Elsa qui prit soin de lui, lui
- 1:15:44apportant ses repas, veillant à ce qu'il
- 1:15:46se reposa suffisamment, créant autour de
- 1:15:48lui la chaleur domestique dont il avait
- 1:15:50été privé depuis des années.
- 1:15:53Leur relation, resté dans une zone
- 1:15:55ambigue de tendresse cousine et de
- 1:15:57complicité épistolaire, prit alors une
- 1:16:00forme plus clairement affective.
- 1:16:02En novembre 1915, après des années de
- 1:16:05tâtonnement, Einstein présenta à
- 1:16:08l'Académie prussienne des sciences en
- 1:16:09quatre séances hebdomadaires
- 1:16:11successives, les équations de la
- 1:16:13relativité générale dans leur forme
- 1:16:15définitive.
- 1:16:17Ces équations décrivaient la gravitation
- 1:16:19comme une courbure de l'espace-temps
- 1:16:21produite par la distribution de matière
- 1:16:23et d'énergie.
- 1:16:25Elle contenait la relativité restreinte
- 1:16:26comme cas particulier réduisé à la loi
- 1:16:29de Newton dans les conditions de faible
- 1:16:31champ gravitationnelle où celle-ci
- 1:16:33s'était toujours montrée valide et
- 1:16:35prédisait des effets nouveaux que la
- 1:16:37physique classique ne pouvait pas
- 1:16:38expliquer, parmi lesquels la courbure
- 1:16:41des rayons lumineux par les corps
- 1:16:42massifs et l'avance du périélie de
- 1:16:44Mercure, une anomalie orbitale observée
- 1:16:47depuis des décennies sans explication
- 1:16:49satisfaisante.
- 1:16:51Le calcul d'Einstein reproduisait
- 1:16:53exactement la valeur mesurée de cette
- 1:16:54anomalie. Il écrivit à son fils Hans
- 1:16:57Albert que la découverte lui avait causé
- 1:16:59une joie si intense qu'il en avait eu
- 1:17:01des palpitations cardiaques pendant
- 1:17:03plusieurs jours.
- 1:17:05La confirmation expérimentale décisive
- 1:17:07vint 4 ans plus tard. Une éclipse
- 1:17:10solaire totale était prévue le 29 mai
- 1:17:121919. Observable depuis l'île de
- 1:17:15Principé au large des côtes africaines
- 1:17:17et depuis le Brésil. L'astronome
- 1:17:20britannique Arthur Edinton avait
- 1:17:23organisé deux expéditions pour
- 1:17:24photographier les étoiles visibles près
- 1:17:26du lymbe solaire pendant l'éclipse et
- 1:17:28comparer leurs positions apparentes avec
- 1:17:30celles observées en l'absence du soleil.
- 1:17:33Si la relativité générale était
- 1:17:35correcte, la masse solaire devait
- 1:17:37courber les rayons lumineux issus de ces
- 1:17:39étoiles et leurs positions apparentes
- 1:17:41devait s'écarter de leur position réelle
- 1:17:43d'une valeur précisément calculée par
- 1:17:45Einstein.
- 1:17:47Les photographies furent prises,
- 1:17:48analysées et les résultats confirmèrent
- 1:17:51les prédictions avec une précision qui
- 1:17:53ne laissait place à aucun doute
- 1:17:54raisonnable.
- 1:17:56Entre-temps, Einstein avait épousé Elsa
- 1:17:59en juin 1919, quelques mois après que le
- 1:18:02divorce avec Mileva fut officiellement
- 1:18:04prononcé.
- 1:18:05Conformément à la promesse faite lors
- 1:18:07des négociations du divorce, il versa à
- 1:18:10Miléa la totalité des 400 m couronnes
- 1:18:12suédoises de la récompense Nobel dont il
- 1:18:14était désormais certain qu'elle lui
- 1:18:16serait attribuée dans un délai proche.
- 1:18:19Mileva utilisa cet argent pour acheter
- 1:18:21plusieurs immeubles azuric, assurant
- 1:18:23ainsi l'avenir matériel d'elle-même et
- 1:18:25de ses fils.
- 1:18:27Le 7 novembre 1919, le Times de Londres
- 1:18:31publia en première page un article dont
- 1:18:33le titre proclamait que les idées de
- 1:18:35Newton avaient été renversé.
- 1:18:38Le monde découvrit ce jour-là le nom
- 1:18:39d'Albert Einstein.
- 1:18:41Et rien dans la vie de cet homme ne fut
- 1:18:44plus jamais comme avant. Le novembre,
- 1:18:48les Londoniens ouvrent leur journal du
- 1:18:49matin et lisent un titre qui tient en
- 1:18:52quelques mots, mais dont la portée est
- 1:18:54immense.
- 1:18:55Les théories de Newton renversées par un
- 1:18:57nouveau génie.
- 1:18:59En dessous, le nom d'un physicien
- 1:19:02suisse-allemand quasi inconnu du grand
- 1:19:03public. En quelques heures, les dépêches
- 1:19:07se propagent dans toute l'Europe. Le
- 1:19:09lendemain, les journaux parisiens,
- 1:19:11Berlinois et New Yorcais reprennent la
- 1:19:13nouvelle.
- 1:19:14Une semaine plus tard, Albert Einstein
- 1:19:16est l'homme le plus célèbre du monde.
- 1:19:20Ce paradoxe mérite qu'on s'y arrête.
- 1:19:22L'homme qui vient de devenir une icône
- 1:19:24planétaire n'a pas posé le pied sur un
- 1:19:26champ de bataille, n'a pas découvert un
- 1:19:28continent, n'a pas composé une symphonie
- 1:19:30que les foules auraient fredonné. Il a
- 1:19:33écrit des équations, des équations que
- 1:19:35moins d'une poignée de spécialistes sur
- 1:19:37terre pouvaient lire et comprendre.
- 1:19:40Et pourtant, le monde entier s'est
- 1:19:41emballé.
- 1:19:43Pourquoi précisément cet homme à ce
- 1:19:45moment précis de l'histoire ? La réponse
- 1:19:48ne se trouve pas dans les équations
- 1:19:50elles-mêmes, mais dans ce que l'Europe
- 1:19:51venait de traverser.
- 1:19:535 années de guerre totale avaient laissé
- 1:19:55le continent exang. Dix millions de
- 1:19:58morts, des nations dévastées, des
- 1:20:01certitudes effondrées. Dans ce monde en
- 1:20:04ruine, les hommes cherchaient autre
- 1:20:06chose que des généraux victorieux ou des
- 1:20:08hommes politiques habiles. Ils
- 1:20:10cherchaient un prophète, quelqu'un
- 1:20:12capable de leur dire que derrière le
- 1:20:13chaos apparent du monde se cachait un
- 1:20:16ordre plus profond, une harmonie
- 1:20:18inaccessible au commun des mortels, mais
- 1:20:20réelle, vérifiable, universelle.
- 1:20:24Einstein, avec son air de savant
- 1:20:26distrait au regard doux et pénétrant
- 1:20:29incarnait exactement ce besoin. Mais
- 1:20:31avant d'en arriver là, il faut revenir à
- 1:20:34ce qui s'est passé le 29 mai 1919 dans
- 1:20:37deux régions du monde simultanément, au
- 1:20:39Brésil et en Afrique occidentale
- 1:20:41britannique.
- 1:20:43Ce jour-là, une éclipse solaire totale
- 1:20:46offrait aux astronomes une occasion
- 1:20:47rarissime de vérifier expérimentalement
- 1:20:50une prédiction de la théorie de la
- 1:20:51relativité générale.
- 1:20:54Einstein avait affirmé que la lumière,
- 1:20:55les étoiles se courbe au voisinage d'un
- 1:20:57corps massif comme le soleil. Or, en
- 1:21:00temps ordinaire, l'ébouissement solaire
- 1:21:03rend cette déviation impossible à
- 1:21:04observer.
- 1:21:06Seule l'obscurité totale d'une éclipse
- 1:21:08permettait de mesurer la position
- 1:21:10apparente des toiles proches du disque
- 1:21:12solaire et de comparer ses position à
- 1:21:14celle enregistrée la nuit loin du
- 1:21:16soleil.
- 1:21:18L'astronome britannique Arthur Edington,
- 1:21:20convaincu depuis plusieurs années de la
- 1:21:22validité de la théorie, avait organisé
- 1:21:25deux expéditions simultanées pour
- 1:21:27maximiser les chances d'un ciel dégagé.
- 1:21:30Les résultats présentés devant la
- 1:21:31société royale d'astronomie de Londres
- 1:21:33en novembre 1919 confirmait la
- 1:21:36prédiction d'Einstein avec une précision
- 1:21:38remarquable.
- 1:21:40La lumière se courbait bien autour du
- 1:21:42soleil et la valeur mesurée
- 1:21:44correspondait au calcul d'Einstein, non
- 1:21:46à ceux de Newton.
- 1:21:48C'est cette annonce qui avait déclenché
- 1:21:50la déflagration médiatique du 7
- 1:21:52novembre.
- 1:21:53Einstein a pris la nouvelle par
- 1:21:54télégramme alors qu'il se trouvait à
- 1:21:56Berlin. Ces étudiants qui l'entouraient
- 1:21:59ce jour-là se souviennent d'une scène
- 1:22:01étrange.
- 1:22:02Il lut le message, posa le papier sur
- 1:22:05son bureau et continua tranquillement sa
- 1:22:07tasse de thé. Une étudiante lui demanda
- 1:22:10s'il n'était pas ébloui par ce résultat,
- 1:22:12s'il n'avait pas craint que l'expérience
- 1:22:14puisse invalider sa théorie.
- 1:22:17Il répondit simplement qu'il n'avait
- 1:22:18jamais envisagé cette possibilité parce
- 1:22:21que la théorie lui paraissait trop juste
- 1:22:22pour être fausse.
- 1:22:24Et si les mesures avaient donné un
- 1:22:26résultat contraire, il aurait conclu que
- 1:22:28les astronomes avaient commis une
- 1:22:30erreur. Cette sérénité désarsonnait ses
- 1:22:32contemporains, mais elle révélait
- 1:22:34quelque chose d'essentiel chez lui. Sa
- 1:22:37confiance ne reposait pas sur
- 1:22:38l'arrogance, mais sur une conviction
- 1:22:41profonde que la beauté mathématique
- 1:22:43d'une théorie est elle-même un indice de
- 1:22:45vérité.
- 1:22:47La célébrité qui suivit fut d'une nature
- 1:22:49entièrement nouvelle. Einstein n'était
- 1:22:51pas simplement admiré. Il était adulé,
- 1:22:55sollicité, photographié, caricaturé,
- 1:22:57cité. Son visage apparaissait sur des
- 1:23:00affiches publicitaires. Sa formule
- 1:23:02ornait des deventures de magasins.
- 1:23:05Des inconnus lui écrivaient des milliers
- 1:23:06de lettres depuis tous les pays du
- 1:23:08monde, lui demandant parfois d'expliquer
- 1:23:10la relativité en une phrase, parfois de
- 1:23:13résoudre leurs problèmes conjugaux ou
- 1:23:14financiers.
- 1:23:16parfois simplement de leur envoyer une
- 1:23:17mèche de cheveux. Il recevaient
- 1:23:20quotidiennement des dizaines de
- 1:23:21télégrammes, des invitations à des
- 1:23:23banquet, des demandes d'interview.
- 1:23:26Il répondait avec une patience
- 1:23:27étonnante, au moins aux lettres
- 1:23:29d'enfants et aux questions sincères,
- 1:23:31griffonnant des réponses sur des petits
- 1:23:33bouts de papier qu'il glissait dans des
- 1:23:34enveloppes sans jamais soigner son
- 1:23:36écriture.
- 1:23:38Cette gloire était aussi un fardeau
- 1:23:39considérable.
- 1:23:41Einstein se sentait profondément mal à
- 1:23:43l'aise avec le culte de la personnalité
- 1:23:45dont il était l'objet.
- 1:23:47Il écrivit à un ami que le battage
- 1:23:49autour de son nom lui semblait absurde
- 1:23:51et humiliant, que les hommes adulaient
- 1:23:53une personne sans comprendre ce qu'elle
- 1:23:55avait produit, que c'était là une forme
- 1:23:57de superstition moderne aussi
- 1:23:59irrationnelle que n'importe quel autre.
- 1:24:02Mais il était trop intelligent pour ne
- 1:24:03pas comprendre l'utilité de cette
- 1:24:05notoriété.
- 1:24:06Elle lui donnait une tribune, une voix
- 1:24:08que le monde entendrait là où n'importe
- 1:24:11quel autre homme resterait ignoré.
- 1:24:13C'est dans cet état d'esprit qu'il
- 1:24:15entreprit ses grands voyages. En 1921,
- 1:24:18il traversa l'Atlantique pour la
- 1:24:19première fois, invité aux États-Unis par
- 1:24:21l'Organisation sioniste mondiale afin de
- 1:24:24lever des fonds pour l'université
- 1:24:25hébraïque de Jérusalem dont il soutenait
- 1:24:27ardemment le projet.
- 1:24:30À New York, il fut accueilli comme un
- 1:24:32chef d'état. Des dizaines de milliers de
- 1:24:34personnes s'étaient massées sur les quai
- 1:24:35du port pour le voir débarquer. Il donna
- 1:24:38des conférences dans les principales
- 1:24:40universités américaines, rencontra le
- 1:24:42président Warren Harding à la Maison
- 1:24:44Blanche et repartit avec l'impression
- 1:24:46que l'Amérique était un pays d'une
- 1:24:47vitalité irrésistible, mais aussi d'une
- 1:24:50certaine superficialité qu'il n'était
- 1:24:52pas loin de trouver inquiétante.
- 1:24:54La même année vit surgir une question
- 1:24:56que le monde attendait depuis plusieurs
- 1:24:58années, la question du prix Nobel.
- 1:25:01Einstein était candidat depuis 1910,
- 1:25:03mais le comité Nobel avait chaque fois
- 1:25:05différé sa décision, hésitant à
- 1:25:07récompenser une théorie dont la
- 1:25:08vérification expérimentale complète
- 1:25:11restait un travail en cours.
- 1:25:13Ce n'est qu'en 1922 qu'il reçut
- 1:25:15officiellement le prix Nobel de physique
- 1:25:17pour l'année 1921, non pas pour la
- 1:25:19relativité, mais pour la découverte de
- 1:25:22la loi de l'effet photoélectrique.
- 1:25:24Cette attribution souleva quelques
- 1:25:26sourcils car la relativité était
- 1:25:28manifestement sa contribution la plus
- 1:25:30révolutionnaire. Mais le comité
- 1:25:32préférait récompenser une découverte
- 1:25:34dont les applications pratiques étaient
- 1:25:36déjà mesurables et incontestables.
- 1:25:39Einstein était alors en voyage au Japon
- 1:25:41et appris la nouvelle par télégramme il
- 1:25:43avait appris la confirmation de sa
- 1:25:44théorie 3 ans plus tôt. La remise
- 1:25:47officielle de la médaille eut lieu en
- 1:25:49son absence mais ce qui retint
- 1:25:51l'attention de ses contemporains, ce fut
- 1:25:53ce qu'il fit de la somme attachée au
- 1:25:55prix. Il la transféra intégralement à
- 1:25:58Mileva Maric. C'était là l'exécution
- 1:26:01d'une promesse faite lors de leur
- 1:26:02divorce ans auparavant. Il avait promis
- 1:26:05à Mileva que si un jour il obtenait le
- 1:26:07Nobel, l'argent lui reviendrait.
- 1:26:10Cette somme représentait environ 32000
- 1:26:12dollars de l'époque. Une fortune
- 1:26:13permettant à Mileva d'assurer son
- 1:26:15indépendance financière et l'éducation
- 1:26:17de leur fils.
- 1:26:19Einstein honora sa parole sans délais et
- 1:26:21sans condition. Ce geste révèle quelque
- 1:26:24chose d'important sur sa nature. Il
- 1:26:26n'était pas un homme sans défaut. Ses
- 1:26:28proches en témoignent amplement, mais il
- 1:26:30possédait un sens de l'honneur personnel
- 1:26:32qui ne fléchissait pas devant les
- 1:26:34convenances ou l'intérêt.
- 1:26:36Promettre sa prime nobelle à une
- 1:26:37ex-femme avec laquelle les relations
- 1:26:39étaient tendues demandait une forme de
- 1:26:41droiture peu commune.
- 1:26:44Pendant ce temps, le contexte politique
- 1:26:46allemand évoluait dans une direction
- 1:26:47inquiétante.
- 1:26:49Dès 1920, Einstein était devenue la
- 1:26:52cible privilégiée d'une campagne
- 1:26:53orchestrée par des nationalistes et des
- 1:26:55antisémites qui refusaient qu'un juif
- 1:26:57puisse incarner le génie allemand.
- 1:27:00Un mouvement baptisé physique allemande
- 1:27:02dont le chef de fil était le physicien
- 1:27:04Philippe Lénard, prix Nobel lui-même,
- 1:27:07affirmait que la relativité était une
- 1:27:09imposture, une construction abstraite et
- 1:27:12stérile inventée par un esprit juif
- 1:27:14incapable de comprendre la réalité
- 1:27:16concrète de la nature.
- 1:27:18Le Nar opposait à cette soi-disant
- 1:27:20physique juive, une physique arienne
- 1:27:23fondée sur l'expérimentation directe et
- 1:27:25le contact avec le monde tangible.
- 1:27:28Ces attaques n'avaient aucune valeur
- 1:27:29scientifique, mais elles trouvaient un
- 1:27:31écho dans une Allemagne humiliée par la
- 1:27:33défaite de 1918 et en proie à une crise
- 1:27:36économique et sociale profonde.
- 1:27:39Einstein assistait à cette montée de la
- 1:27:40haine avec une lucidité particulière.
- 1:27:43Il avait passé son enfance à être
- 1:27:45désigné comme l'étranger, comme le juif
- 1:27:47dans la classe. Il reconnaissait ce
- 1:27:50mécanisme, mais il fit face à ses
- 1:27:52attaques d'une manière inattendue.
- 1:27:54Plutôt que de s'effacer ou de minimiser
- 1:27:56son identité, il l'affirma. C'est
- 1:27:59précisément dans ces années de pression
- 1:28:01croissante qui s'identifia plus
- 1:28:03ouvertement que jamais avec le peuple
- 1:28:05juif et avec la cause du sionisme.
- 1:28:08Non par conviction religieuse, il
- 1:28:10n'avait aucune pratique, mais par
- 1:28:12solidarité avec ceux que le monde
- 1:28:14persécutait pour leur seule origine.
- 1:28:17Il déclara à cette époque que le
- 1:28:18nationalisme était une maladie infantile
- 1:28:20de l'humanité et que lui-même se
- 1:28:23considérait avant tout comme un citoyen
- 1:28:24du monde.
- 1:28:26Ses positions lui valuurent des menaces.
- 1:28:29Son nom figura sur des listes établies
- 1:28:31par des groupuscules d'extrême droite.
- 1:28:33Certains soirs, il rentrait à son
- 1:28:35appartement berlinois en changeant
- 1:28:37d'itinéraire par précaution.
- 1:28:39La situation était assez sérieuse pour
- 1:28:41que des amis le pressent de quitter
- 1:28:43l'Allemagne. Mais Einstein restait,
- 1:28:46continuait à travailler, à voyager, à
- 1:28:48prendre la parole.
- 1:28:50Il n'était pas homme à fuire une
- 1:28:51bataille qu'il estimait juste.
- 1:28:54La question qui demeurait en suspend
- 1:28:56depuis le début de cette ascension
- 1:28:57vertigineuse trouvait ainsi sa réponse :
- 1:29:00"Mais pas celle qu'on aurait attendu.
- 1:29:03Ce n'est pas la physique qui explique
- 1:29:05pourquoi Einstein devint le symbole de
- 1:29:06son époque.
- 1:29:08C'est l'époque elle-même qui choisit
- 1:29:10Einstein. Une Europe dévastée par la
- 1:29:13guerre avait besoin d'un visage pour
- 1:29:15incarner l'idée que l'intelligence
- 1:29:16humaine, par-delà les frontières et les
- 1:29:18haines, était capable de percer les
- 1:29:20secrets les plus profonds de l'univers.
- 1:29:24Un homme issu d'une minorité persécutée,
- 1:29:26apatride, pacifiste, dont les équations
- 1:29:29s'étaient révélées juste au millimètres
- 1:29:31près lors d'une éclipse en Afrique et au
- 1:29:33Brésil, cet homme-là était le signe que
- 1:29:35la raison pouvait encore l'emporter.
- 1:29:38Le monde ne l'avait pas choisi pour ce
- 1:29:40qu'il savait. Il l'avait choisi pour ce
- 1:29:42qu'il représentait.
- 1:29:44Le 2 août 1939, dans une maison de
- 1:29:47vacances à Péconique sur Long Islande,
- 1:29:49Albert Einstein appose sa signature au
- 1:29:52bas d'une lettre d'une page et demi
- 1:29:54adressée au président Franklin
- 1:29:55Roosevelt. La lettre est rédigée en
- 1:29:57anglais. L'angue qu'Einstein maîtrise
- 1:29:59encore imparfaitement à cette époque.
- 1:30:02Elle commence par ses mots. Des travaux
- 1:30:04récents d'Henrico Fermi et Léo Silard me
- 1:30:07permettent d'envisager que l'uranium
- 1:30:09pourrait devenir dans un avenir proche
- 1:30:11une nouvelle et importante source
- 1:30:12d'énergie.
- 1:30:15Ce geste dure peut-être 30 secondes.
- 1:30:17Einstein pose son stylo, se lève et
- 1:30:21retourne à ses équations.
- 1:30:23Il ne sait pas encore qu'il vient de
- 1:30:24signer l'acte de naissance de ce qui
- 1:30:26deviendra le projet Manattan et que
- 1:30:29cette signature entrera le reste de sa
- 1:30:31vie.
- 1:30:32Pour comprendre comment un pacifiste
- 1:30:34convaincu qui avait refusé de signer le
- 1:30:36moindre manifeste de soutien à la guerre
- 1:30:38en 1914 en était venu à alerter un chef
- 1:30:41d'état sur le potentiel militaire de la
- 1:30:44fission nucléaire, il faut remonter 6
- 1:30:46ans plus tôt, à janvier 1933.
- 1:30:50Adolf Hitler venait d'accéder à la
- 1:30:51chancellerie du Reich. Einstein se
- 1:30:54trouvait alors aux États-Unis pour une
- 1:30:55série de conférences à l'Institut de
- 1:30:57technologie de Californie à Pasadena.
- 1:31:00En apprenant la nouvelle depuis
- 1:31:02Pasadenna, il comprit immédiatement que
- 1:31:04son retour en Allemagne était
- 1:31:05impossible.
- 1:31:07Il n'attendit pas de confirmation.
- 1:31:10Le 1er mars 1933, il se rendit au
- 1:31:13consulat allemand de Bruxelles où il
- 1:31:14faisait escale et remit officiellement
- 1:31:17sa démission de l'Académie prussienne
- 1:31:19des Sciences.
- 1:31:20Il renonça en même temps à sa
- 1:31:22nationalité allemande qu'il avait fini
- 1:31:24par accepter en 1914 lors de son
- 1:31:26installation à Berlin.
- 1:31:29En rentrant chez lui à Capout, près de
- 1:31:31Berlin pour récupérer quelques affaires
- 1:31:33personnelles, il trouva sa maison
- 1:31:35perquisitionnée.
- 1:31:37La guestapo avait retourné les pièces,
- 1:31:39cherchant des armes ou des documents
- 1:31:41compromettants.
- 1:31:43Elle n'avait rien trouvé, hormis le
- 1:31:45couteau à pein de cuisine d'Einstein,
- 1:31:47officiellement saisi comme arme
- 1:31:48dangereuse.
- 1:31:50Cette scène absurde résumait à elle
- 1:31:52seule la nature du régime qui
- 1:31:54s'installait. Einstein passa plusieurs
- 1:31:56mois en Belgique, plus en Angleterre,
- 1:31:58cherchant où s'établir durablement.
- 1:32:01L'université d'Oxford lui avait proposé
- 1:32:02un poste et il avait des offres en
- 1:32:04Espagne, en France et aux Pays-Bas.
- 1:32:08C'est finalement Princeton dans le New
- 1:32:09Jersey qui l'emporta. Le nouvel institut
- 1:32:12d'études avancées venait d'être fondé et
- 1:32:14son directeur Abraham Flexner avait
- 1:32:16convaincu Einstein d'en devenir le
- 1:32:18premier professeur résident avec un
- 1:32:20traitement annuel de 16000 dollars, soit
- 1:32:23environ le double de ce qu'il avait
- 1:32:24demandé.
- 1:32:26En octobre 1933, Einstein débarqua à New
- 1:32:29York et prit le train pour Princeton.
- 1:32:32Il n'avait cinquante ans, mais il savait
- 1:32:34qu'il ne reverrait jamais le rempe en
- 1:32:36temps de paix.
- 1:32:37Ce départ n'était pas une retraite,
- 1:32:39c'était un exil définitif.
- 1:32:42La vie à Princeton s'organisa rapidement
- 1:32:44selon un rythme d'une régularité presque
- 1:32:46monastique.
- 1:32:48Einstein se levait tôt, prenait un petit
- 1:32:50déjeuner frugal et marchait à pied
- 1:32:52jusqu'à son bureau de l'institut. Quelle
- 1:32:54que soit la météo, il refusait de
- 1:32:57conduire une automobile, trouvant cet
- 1:32:59engin aussi inutile qu'encombrant pour
- 1:33:01un homme qui n'avait besoin que de ses
- 1:33:03jambes et de son cerveau.
- 1:33:05Au bureau, il travaillait plusieurs
- 1:33:07heures en silence, remplissant des
- 1:33:09feuilles de calcul à l'encre noire qu'il
- 1:33:11froissait et jetait à la corbeille avec
- 1:33:13une régularité désespérante.
- 1:33:16L'après-midi, il rentrait chez lui au
- 1:33:19112 Mercer Street, dîner simplement et
- 1:33:22jouait de la musique ou recevait
- 1:33:23quelques amis proches.
- 1:33:25Il avait adopté avec bonheur certaines
- 1:33:27habitudes américaines, notamment les
- 1:33:29pulls en laine douce et les mocassins
- 1:33:31sans chaussettes, tenu qu'il arborait en
- 1:33:34toutes occasions, y compris lors de
- 1:33:36réceptions officielles.
- 1:33:38Princeton était une ville paisible et
- 1:33:40provinciale, fort différente du Berlin
- 1:33:42cosmopolite qu'il avait connu. Einstein
- 1:33:45l'appréciait précisément pour cela, mais
- 1:33:48l'actualité mondiale ne lui laissait
- 1:33:49guère le loisir de s'isoler dans cette
- 1:33:51quiétude. En Europe, la situation
- 1:33:53empirait de moins en moins. L'anchlus en
- 1:33:561938, puis l'annexion de la
- 1:33:58Tchécoslovaquie, puis l'invasion de la
- 1:34:00Pologne en septembre 1939 confirmait ce
- 1:34:03qu'il avait pressenti dès 1933.
- 1:34:06Hitler ne s'arrêterait pas de lui-même.
- 1:34:09C'est dans ce contexte que Léo Silard,
- 1:34:11physicien hongrois réfugié lui aussi aux
- 1:34:13États-Unis, frappa à sa porte à l'été
- 1:34:161939.
- 1:34:18Silard était porteur d'une information
- 1:34:20terrifiante.
- 1:34:21Des physiciens allemands venaient de
- 1:34:23réussir la fission de l'atome d'uranium,
- 1:34:25libérant une énergie colossale.
- 1:34:28Si l'Allemagne nazi parvenait à
- 1:34:29contrôler cette réaction en chaîne et à
- 1:34:31en faire une arme, les conséquences
- 1:34:33seraient inimaginables.
- 1:34:35Il fallait avertir Roosevelt.
- 1:34:38Et pour qu'une telle lettre soit prise
- 1:34:39au sérieux par la Maison Blanche, il
- 1:34:41fallait qu'elle soit signée par le nom
- 1:34:43le plus connu de la physique mondiale.
- 1:34:46Einstein écouta Silard avec attention.
- 1:34:48Il avait lui-même travaillé sur les
- 1:34:50théories sous-jacentes à la fission,
- 1:34:52même s'il n'avait jamais cherché à en
- 1:34:53développer les applications pratiques.
- 1:34:56La réaction en chaîne dont parlait
- 1:34:57Silard était une conséquence directe de
- 1:34:59sa propre équation reliant masse et
- 1:35:01énergie.
- 1:35:03Il connaissait la puissance théorique de
- 1:35:04ce phénomène et il connaissait le régime
- 1:35:07nazi.
- 1:35:08La combinaison des deux lui parut
- 1:35:10suffisamment alarmante pour justifier
- 1:35:12une action qu'il n'aurait jamais
- 1:35:13envisagé en temps ordinaire. solliciter
- 1:35:16l'intervention d'un gouvernement dans
- 1:35:17une question scientifique à des fins
- 1:35:19militaires.
- 1:35:21La lettre fut rédigée en plusieurs
- 1:35:23versions successives avec l'aide de
- 1:35:25Silard et d'Eduward Taylor. Einstein la
- 1:35:28signa et elle fut remise à Roosevelt en
- 1:35:30octobre 1939 par l'intermédiaire d'un
- 1:35:33conseiller économique du président.
- 1:35:35Roosevelt lut la lettre, la prite au
- 1:35:37sérieux et mis en place un comité
- 1:35:39consultatif sur l'uranium. Ce comité
- 1:35:42aboutit après plusieurs années et
- 1:35:44l'entrée en guerre des États-Unis en
- 1:35:45décembre 1941 au projet Manathan,
- 1:35:49programme de recherche et de
- 1:35:50développement qui employa jusqu'à 130000
- 1:35:52personnes et aboutit à la fabrication
- 1:35:55des premières bombes atomiques. Einstein
- 1:35:57lui-même ne participa pas directement au
- 1:35:59projet Manatthan. Le département de la
- 1:36:02guerre américain avait estimé, après
- 1:36:04examen de son dossier par le bureau
- 1:36:05fédéral d'investigation que ses
- 1:36:07sympathies pacifistes et ses relations
- 1:36:10internationales le rendaient peu fiable
- 1:36:12au regard des exigences du secret
- 1:36:14militaire.
- 1:36:15Il n'eut donc accès ni aux installations
- 1:36:17de l'os ni aux informations sur
- 1:36:19l'avancement des travaux. Il continua à
- 1:36:22Princeton ses recherches sur la théorie
- 1:36:24unitaire du champ, ignorant dans le
- 1:36:26détail ce que sa lettre avait mise en
- 1:36:28mouvement.
- 1:36:30C'est ici que réside le nœud le plus
- 1:36:31douloureux de cette période. Einstein
- 1:36:34savait qu'il avait alerté Roosevelt sur
- 1:36:36un danger réel.
- 1:36:37Il savait que des recherches militaires
- 1:36:39avaient été lancées, mais il n'imaginait
- 1:36:42pas, et ce point est établi par les
- 1:36:44historiens, que la bombe serait utilisée
- 1:36:46contre des populations civiles.
- 1:36:49Sa crainte initiale était que
- 1:36:50l'Allemagne nazie développe l'arme en
- 1:36:52premier et s'en serve pour imposer sa
- 1:36:54domination au monde. Dès lors qu'hitler
- 1:36:57était vaincu en mai 1945, la
- 1:37:00justification originelle de la lettre
- 1:37:02avait disparu.
- 1:37:04Il espérait que les États-Unis,
- 1:37:06désormais en possession d'une telle
- 1:37:07arme, n'iraient pas plus loin que la
- 1:37:09démonstration.
- 1:37:11Le 6 août 1945, la première bombe
- 1:37:14atomique fut larguée sur Hiroshima.
- 1:37:163 jours plus tard, une seconde sur
- 1:37:18Nagasaki.
- 1:37:20Le bilan humain immédiat dépassa 200000
- 1:37:23morts pour la grande majorité des
- 1:37:24civils. Einstein a pris la nouvelle à la
- 1:37:27radio dans sa maison de Princeton.
- 1:37:30Selon le témoignage de sa secrétaire
- 1:37:32Hélène Dua présente ce jour-là, il ferma
- 1:37:35les yeux un long moment puis dit
- 1:37:37simplement : "Oh, malheur !
- 1:37:42Rien d'autre ! Il n'y avait rien d'autre
- 1:37:44à dire. Dans les semaines et les mois
- 1:37:47qui suivirent, il prit progressivement
- 1:37:49la mesure de ce qui s'était passé. Le
- 1:37:51lien entre sa signature de 1939 et les
- 1:37:55deux villes dévastées n'étaient pas
- 1:37:56directes, mais il n'était pas illusoire
- 1:37:58non plus.
- 1:38:00Sans l'impulsion de cette lettre, le
- 1:38:01calendrier du projet aurait été
- 1:38:03différent. Cette pensée ne le quitta
- 1:38:05plus. Il déclara à un journaliste
- 1:38:08américain en septembre 1945 que si
- 1:38:11seulement il avait su que les Allemands
- 1:38:13n'aboutiraient pas, il n'aurait jamais
- 1:38:15signé cette lettre. Cette phrase,
- 1:38:17souvent citée, résume avec une précision
- 1:38:20douloureuse l'écart entre l'intention et
- 1:38:22la conséquence.
- 1:38:24Il y a dans cette période une autre page
- 1:38:26de la vie d'Enstein, moins connue et
- 1:38:28plus difficile à évaluer, celle de ses
- 1:38:31relations avec une certaine Margarita
- 1:38:32Konenkova.
- 1:38:34Sculptrice soviétique et épouse du
- 1:38:36sculpteur Serge Konenkov, elle fréquenta
- 1:38:39Einstein à Princeton entre 1935 et 1945.
- 1:38:44Leur lettre rendu publique bien après la
- 1:38:46mort des deux protagonistes attestent
- 1:38:48d'une liaison intime.
- 1:38:50Des documents des classifiés américains
- 1:38:52et des sources soviétiques ont suggéré
- 1:38:54qu'elle aurait pu avoir des liens avec
- 1:38:56les services de renseignement
- 1:38:57soviétiques et tenter d'obtenir
- 1:38:59d'Einstein des informations sur le
- 1:39:01projet Manattan.
- 1:39:03Dans quelle mesure Einstein savait-il ou
- 1:39:05se doutait-il de quoi que ce soit ? Dans
- 1:39:07quelle mesure était-il simplement un
- 1:39:09homme solitaire qui appréciait la
- 1:39:11compagnie d'une femme cultivée ? Les
- 1:39:13historiens ne s'accordent pas sur ce
- 1:39:14point et les documents disponibles ne
- 1:39:16permettent pas de trancher. Ce qui est
- 1:39:19certain, c'est qu'Einstein ne participa
- 1:39:21jamais au projet Manattan et n'avait
- 1:39:23accès à aucune information classifiée.
- 1:39:26Le bureau fédéral d'investigation, de
- 1:39:28son côté, avait ouvert un dossier sur
- 1:39:30Einstein dès son arrivée aux États-Unis
- 1:39:33et continuait à le surveiller.
- 1:39:35Son directeur Edgar Houver était
- 1:39:38convaincu qu'Einstein était un agent
- 1:39:39communiste ou au moins un sympathisant
- 1:39:41dangereux.
- 1:39:43Le dossier constitué sur lui dépassa
- 1:39:451500 pages au cours de sa vie américaine
- 1:39:48sans jamais aboutir à la moindre charge
- 1:39:50formelle.
- 1:39:52Einstein avait connaissance de cette
- 1:39:53surveillance et s'en amusit parfois,
- 1:39:56déclarant qu'il ne voyait pas bien ce
- 1:39:57que des policiers pourraient apprendre
- 1:39:59de lui qu'il n eut lui-même déjà publié.
- 1:40:02La question posée en ouverture de cette
- 1:40:04partie trouve ainsi sa réponse dans
- 1:40:06toute sa complexité.
- 1:40:08Einstein savait-il à quoi conduirait sa
- 1:40:10lettre de 1939 ?
- 1:40:13Il savait qu'il mettait en mouvement des
- 1:40:14forces d'une puissance extraordinaire et
- 1:40:17il avait accepté ce risque parce qu'il
- 1:40:19percevait le nazisme comme un péril
- 1:40:21immédiat et concret.
- 1:40:23Ce qu'il n'avait pas anticipé et ce qui
- 1:40:25le marqua jusqu'à sa mort, c'est que
- 1:40:28l'arme ne serait pas gardée comme ultime
- 1:40:30dissuasion, mais utilisé.
- 1:40:33La distance entre l'intention de
- 1:40:35prévenir une catastrophe et la réalité
- 1:40:37d'en avoir provoqué une autre constitua
- 1:40:39pour lui un fardeau moral que ni les
- 1:40:41années ni le travail ne purent jamais
- 1:40:44effacer entièrement.
- 1:40:46Une nuit d'avril 195 dans une chambre du
- 1:40:50Princeton Hospital, un homme de ans
- 1:40:53demande à son infirmière de lui apporter
- 1:40:54les feuilles de papier posées sur la
- 1:40:56table de chevé.
- 1:40:58Ce sont des pages couvertes d'équation
- 1:41:00rédigées au crayon dans une écriture
- 1:41:02serrée et régulière.
- 1:41:05Il les examine un moment à la lumière de
- 1:41:07la lampe, trace quelques signes
- 1:41:08supplémentaires dans la marge, puis pose
- 1:41:11les feuilles sur ses genoux et ferme les
- 1:41:13yeux.
- 1:41:14Il ne se rendort pas. Il réfléchit.
- 1:41:18L'infirmière reviendra le lendemain
- 1:41:20matin et trouvera les feuilles sur le
- 1:41:22sol à côté du lit. L'homme qui l'étenait
- 1:41:25est mort dans la nuit.
- 1:41:27Ces pages, les dernières qu'il a jamais
- 1:41:29écrit, ne contenaient pas la réponse
- 1:41:31qu'il cherchait depuis 30 ans. La
- 1:41:34question qui demeurait ouverte à la fin
- 1:41:35de sa vie était celle qu'il s'était
- 1:41:37posée dès les années 1920.
- 1:41:39Existait-il une théorie unique capable
- 1:41:42d'unifier en un seul cadre mathématique
- 1:41:44la gravitation décrite par la relativité
- 1:41:47général et l'électromagnétisme décrit
- 1:41:49par les équations de Maxwell.
- 1:41:52Einstein était convaincu que les deux
- 1:41:54grandes forces alors connues de la
- 1:41:55physique ne pouvaient pas coexister
- 1:41:57éternellement comme deux édifices
- 1:41:59séparés. Il devait exister une
- 1:42:01architecture commune, une formule
- 1:42:03fondamentale dont elle serait toutes
- 1:42:05deux des manifestations particulières.
- 1:42:08Cette conviction n'était pas un caprice
- 1:42:09de vieillard. Elle découlait du même
- 1:42:12instinct qu'il avait conduit à la
- 1:42:13relativité. Cette certitude que la
- 1:42:15nature dans ses profondeurs est simple
- 1:42:18et cohérente.
- 1:42:20Mais le monde de la physique avait
- 1:42:21entre-temps pris une direction
- 1:42:22qu'Einstein refusait de suivre. La
- 1:42:25mécanique quantique née dans les années
- 1:42:271920 des travaux de Heisenberg, Bord,
- 1:42:29d'Irac et d'autres offrait une
- 1:42:31description extraordinairement précise
- 1:42:33du comportement des particules
- 1:42:35subatomiques.
- 1:42:36Le paradoxe était absolu. C'était
- 1:42:38Einstein lui-même qui en 1905 avait
- 1:42:42ouvert la voix à cette révolution en
- 1:42:44décrivant le photon comme un quantum
- 1:42:45d'énergie. Mais la mécanique quantique
- 1:42:48dans sa forme achevée postulait quelque
- 1:42:50chose qu'il ne pouvait pas accepter, le
- 1:42:52hasard fondamental.
- 1:42:54Selon l'interprétation dominante dite de
- 1:42:56Copenhague, il était impossible en
- 1:42:59principe et non simplement en pratique
- 1:43:01de déterminer simultanément la position
- 1:43:03et la vitesse d'une particule.
- 1:43:06Le hasard n'était pas le signe d'une
- 1:43:07ignorance provisoire, mais une propriété
- 1:43:10irréductible de la réalité.
- 1:43:13Einstein contesta cette conclusion avec
- 1:43:15une constance remarquable et une
- 1:43:16argumentation d'une rare sophistication.
- 1:43:19Il n'était pas hostile à la mécanique
- 1:43:21quantique par conservatisme ou par
- 1:43:22jalousie. Ces objections étaient
- 1:43:24précises, philosophiques et certaines
- 1:43:27d'entre elles restent discutées
- 1:43:28aujourd'hui encore.
- 1:43:30Il affirmait que Dieu ne joue pas au D,
- 1:43:32formule qu'il répéta à plusieurs
- 1:43:35reprises.
- 1:43:36Par cette image, il ne défendait pas une
- 1:43:39vision théologique. Il exprimait sa
- 1:43:41conviction que la réalité physique
- 1:43:43possède une existence objective et
- 1:43:45déterminée, indépendante de
- 1:43:47l'observateur et que la mécanique
- 1:43:49quantique, si elle décrivait
- 1:43:51correctement les phénomènes, ne
- 1:43:53constituait pas une description complète
- 1:43:55de cette réalité.
- 1:43:57Nils Bor, son principal interlocuteur
- 1:43:59dans ce débat qui dura des décennies,
- 1:44:01lui répondait avec une patience et un
- 1:44:03respect admirable.
- 1:44:05Leurs échanges lors des congrès de solv
- 1:44:08et dans leur correspondance constituent
- 1:44:10l'un des dialogues intellectuels les
- 1:44:11plus fascinants du 20e siècle.
- 1:44:14Einstein proposait régulièrement des
- 1:44:16expériences de pensée destinées à mettre
- 1:44:18en défaut les principes quantiques.
- 1:44:20Bor les démontait une à une avec une
- 1:44:22précision équivalente. Il s'estimai
- 1:44:25profondément mais ne parvent jamais à un
- 1:44:27accord.
- 1:44:29Dans ce contexte, la recherche d'une
- 1:44:31théorie unitaire du champ prenait pour
- 1:44:33Einstein une double signification.
- 1:44:35Elle était à la fois un programme
- 1:44:37scientifique concret et une réponse
- 1:44:39implicite à la mécanique quantique. Si
- 1:44:42l'on parvenait à décrire toutes les
- 1:44:43forces de la nature dans un cadre
- 1:44:45géométrique continu, le hasard quantique
- 1:44:47pourrait être relégué au rang
- 1:44:49d'approximation de description
- 1:44:51incomplète d'une réalité plus profonde
- 1:44:53et déterminée.
- 1:44:56Princeton vit défiler des dizaines de
- 1:44:58collaborateurs qui travaillèrent avec
- 1:44:59lui sur ce programme. En particulier les
- 1:45:02mathématiciens Banesch Hoffman et
- 1:45:04Bruyurak Hoffman dans ces dernières
- 1:45:05années.
- 1:45:07Les tentatives se succédaient, les
- 1:45:09espoirs naissaient et s'éteignaient.
- 1:45:12Aucune ne résistait à l'examen.
- 1:45:15Ces années d'après-guerre furent aussi
- 1:45:16marquées par des pertes successives qui
- 1:45:18réduisirent peu à peu le cercle de ceux
- 1:45:20qui lui étaient proches.
- 1:45:22Elsa, sa seconde épouse, était morte dès
- 1:45:251936 à Princeton après une longue
- 1:45:28maladie.
- 1:45:29Einstein avait vécu ce deuil avec une
- 1:45:31discrétion qui surprit ses amis.
- 1:45:34Il avait continué à travailler presque
- 1:45:36sans interruption, comme si l'activité
- 1:45:38intellectuelle était la seule réponse
- 1:45:40qu'il suit opposé à la douleur.
- 1:45:43Sa sœur Maya, qui l'avait rejoint aux
- 1:45:45États-Unis en 1939 après avoir fu
- 1:45:47d'Italie fasciste, subit un accident
- 1:45:49vasculaire cérébral en 1946 et passa ses
- 1:45:52dernières années paralysées.
- 1:45:55Einstein lui lisait des textes chaque
- 1:45:57soir quand il rentrait de l'institut,
- 1:45:59s'asseyant au bord de son lit et parlant
- 1:46:01à voix basse pendant une heure. Elle
- 1:46:03mourut en 1951.
- 1:46:06Mileva Marich Azurik lui avait survécu
- 1:46:09de peu. Elle s'éignit en 1948 dans un
- 1:46:12dénuement relatif après des années de
- 1:46:14maladie et de difficultés financières.
- 1:46:18La mort de son fils Édouard, interné
- 1:46:21depuis les années dans un établissement
- 1:46:23psychiatrique azurique qu'il ne revit
- 1:46:25jamais après son départ d'Europe, resta
- 1:46:27pour lui une blessure muette dont il ne
- 1:46:30parlait qu'à de rares intimes.
- 1:46:33La vie publique d'Einstein dans
- 1:46:34l'Amérique de l'après-gerre prit une
- 1:46:36dimension nouvelle et parfois
- 1:46:37périlleuse.
- 1:46:39L'air du maccartisme installa dans le
- 1:46:41pays un climat de suspicion qui
- 1:46:43rappelait à Einstein de façon troublante
- 1:46:46certaines atmosphères qu'il avait connu
- 1:46:47en Allemagne dans les années 1920.
- 1:46:50Le bureau fédéral d'investigation
- 1:46:52continuait à surveiller sa
- 1:46:53correspondance et ses contacts. Son
- 1:46:56engagement pour le désarmement
- 1:46:57nucléaire, son soutien à des
- 1:46:59organisations de défense des libertés
- 1:47:00civiles, ses appels à la coopération
- 1:47:03internationale entre les États-Unis et
- 1:47:04l'Union Soviétique lui valurent d'être
- 1:47:07régulièrement désigné comme suspect par
- 1:47:08des sénateurs et des journalistes.
- 1:47:11Il refusait de se taire. Considérant que
- 1:47:13son devoir moral était précisément de
- 1:47:15parler là où d'autres moins protégés par
- 1:47:18leur notoriété ne pouvaiit pas le faire.
- 1:47:22En 1952, le premier président de l'État
- 1:47:24d'Israël, Shaim Weitman, mourut.
- 1:47:28Le gouvernement israélien proposa alors
- 1:47:30à Einstein d'assumer la présidence de la
- 1:47:32jeune République.
- 1:47:33L'offre était sincère et représentait
- 1:47:35une reconnaissance extraordinaire.
- 1:47:38Einstein la déclina avec autant de
- 1:47:40sincérité.
- 1:47:41Il écrivit au gouvernement israélien
- 1:47:43qu'il manquait des aptitudes naturelles
- 1:47:45et de l'expérience nécessaire aux
- 1:47:47fonctions officielles et que son âge
- 1:47:49avancé rendait cette charge au-delà de
- 1:47:50ses forces. Mais il ajouta quelque chose
- 1:47:53de plus révélateur.
- 1:47:55Il n'avait jamais su gérer les hommes
- 1:47:57dans leur réalité quotidienne, leurs
- 1:47:59compromis, leurs intérêts, leur
- 1:48:01résistance.
- 1:48:03Il était fait pour les idées, pas pour
- 1:48:05le pouvoir.
- 1:48:07Les derniers mois de 1955 furent marqués
- 1:48:10par une ultime manifestation de cet
- 1:48:12engagement.
- 1:48:13En avril, quelques jours avant sa mort,
- 1:48:15il signa avec le philosophe Bertrand
- 1:48:17Russell un manifeste appelant les
- 1:48:19gouvernements du monde à résoudre leur
- 1:48:21conflits par des voies pacifiques et à
- 1:48:23renoncer aux armes nucléaires.
- 1:48:26Ce document, connu sous le nom de
- 1:48:28manifeste Russell Einstein fut rendu
- 1:48:30public après sa mort et constitua l'acte
- 1:48:33fondateur du mouvement Pugwash qui
- 1:48:35réunit pendant des décennies des
- 1:48:36scientifiques du monde entier autour des
- 1:48:39questions de désarmement.
- 1:48:41C'était dans la logique de toute sa vie
- 1:48:43le geste d'un homme qui croyait que la
- 1:48:45raison devait l'emporter sur la force et
- 1:48:47qui n'avait jamais cessé de le dire.
- 1:48:49Dans la nuit du 17 au 18 avril 1955,
- 1:48:53l'anévrisme de l'aorte abdominale dont
- 1:48:55il souffrait depuis plusieurs années se
- 1:48:56rompit.
- 1:48:58Ses médecins lui proposèrent une
- 1:48:59intervention chirurgicale qui aurait pu
- 1:49:01prolonger sa vie de quelques semaines ou
- 1:49:03de quelques mois. Il refusa. Il dit que
- 1:49:07prolonger artificiellement la vie
- 1:49:09n'avait aucun sens. lorsqu'on avait
- 1:49:11accompli ce qu'on avait à accomplir et
- 1:49:13que mourir avec élégance lui semblait
- 1:49:16préférable à une prolongation obtenue
- 1:49:18par des moyens que sa constitution ne
- 1:49:19souhaitait pas.
- 1:49:21Il mourut à 4h50 du matin seul avec
- 1:49:24l'infirmière de nuit.
- 1:49:27Ces dernières paroles furent prononcées
- 1:49:28en allemand, langue que l'infirmière ne
- 1:49:31comprenait pas.
- 1:49:32Leur contenu exact resta à jamais
- 1:49:35inconnu.
- 1:49:37Ce qui suivit prit des proportions que
- 1:49:38lui-même aurait trouvé absurdes.
- 1:49:41Le médecin légiste Thomas Harvet, chargé
- 1:49:44de l'autopsie, retira le cerveau
- 1:49:46d'Einstein sans en avoir obtenu
- 1:49:48l'autorisation préalable de la famille
- 1:49:50et le conserva dans un bocal de
- 1:49:52formaléd.
- 1:49:54Pendant plus de 40 ans, Harvet
- 1:49:56transporta ce cerveau avec lui à travers
- 1:49:58les États-Unis, le soumettant
- 1:50:00occasionnellement à des chercheurs,
- 1:50:02alimentant une littérature scientifique
- 1:50:03et populaire considérable sur la
- 1:50:06question de savoir si des différences
- 1:50:07anatomiques pouvaient expliquer le génie
- 1:50:09d'Einstein.
- 1:50:11Les études produites sur ce sujet sont
- 1:50:13nombreuses, leurs conclusions
- 1:50:15contradictoires et la question elle-même
- 1:50:17reste profondément discutable sur le
- 1:50:19plan méthodologique.
- 1:50:22Einstein avait exprimé le souhait d'être
- 1:50:23incinéré sans cérémonie et ses cendres
- 1:50:26furent dispersés dans un lieu tenu
- 1:50:28secret.
- 1:50:29Mais son cerveau, lui, continua
- 1:50:31d'exister dans un bocal pendant des
- 1:50:33décennies, avatar grottesque du culte de
- 1:50:36la célébrité qu'il avait toujours
- 1:50:37méprisé.
- 1:50:39Ce que l'on peut dire avec certitude de
- 1:50:41ce qu'einstein laissa derrière lui
- 1:50:43dépasse de loin la question du cerveau
- 1:50:45ou même celle de la théorie unifiée. La
- 1:50:48relativité restreinte et la relativité
- 1:50:50générale demeurent 70 ans après sa mort
- 1:50:53les fondements de notre compréhension de
- 1:50:55l'espace, du temps, de la gravitation et
- 1:50:58de la cosmologie.
- 1:51:00Chaque fois qu'un système de navigation
- 1:51:02par satellite corrige sa mesure du temps
- 1:51:04pour tenir compte de la dilatation
- 1:51:05relativiste, c'est la théorie d'Einstein
- 1:51:07qui est à l'œuvre.
- 1:51:09Chaque fois qu'un télescope spatial
- 1:51:11détecte la courbure de la lumière autour
- 1:51:13d'un objet massif, c'est sa prédiction
- 1:51:15qui se confirme.
- 1:51:17La détection des ondes gravitationnelles
- 1:51:18en 1916, prévue par Einstein et
- 1:51:21confirmée expérimentalement seulement en
- 1:51:242016 représenta peut-être la
- 1:51:26vérification la plus spectaculaire de la
- 1:51:28relativité générale depuis l'éclipse de
- 1:51:301919.
- 1:51:32Quant à la théorie unifiée, elle reste
- 1:51:34inachevée. Les physiciens contemporains
- 1:51:37travaillent sur des approches que
- 1:51:38Einstein n'aurait pas reconnu, mais l'en
- 1:51:40dimension supplémentaire, théorie des
- 1:51:42cordes et gravitation quantique à
- 1:51:45boucle. Aucune n'est encore parvenue à
- 1:51:47réconcilier la relativité et la
- 1:51:49mécanique quantique dans un cadre
- 1:51:51cohérent. En ce sens, Einstein n'a pas
- 1:51:54échoué. Il a posé le problème avec une
- 1:51:56clarté telle que les générations
- 1:51:58suivantes savent exactement ce qu'elles
- 1:52:00cherchent. même si elles n'ont pas
- 1:52:02encore trouvé.
- 1:52:04La réponse à la question posée au seuil
- 1:52:05de cette partie est donc non. Il n'a pas
- 1:52:09trouvé la formule unique. Mais l'image
- 1:52:11d'un homme âgé, seul dans une chambre
- 1:52:13d'hôpital par une nuit d'avril tenant
- 1:52:15des feuilles d'équation jusqu'à la
- 1:52:17dernière heure, dit quelque chose
- 1:52:19d'essentiel sur ce qu'est la pensée
- 1:52:20humaine à son meilleur. Non pas la
- 1:52:23certitude d'aboutir, mais
- 1:52:25l'impossibilité de s'arrêter. Voilà ce
- 1:52:27qui reste d'Albert Einstein. Non pas le
- 1:52:30génie intouchable des affiches, non pas
- 1:52:32la caricature du savant distrait aux
- 1:52:34cheveux et bourriffé, mais un homme qui
- 1:52:36a consacré chaque heure disponible de sa
- 1:52:38vie à comprendre le monde, qui a eu
- 1:52:41raison là où tout le monde avait tort,
- 1:52:43qui s'est trompé là où il refusait
- 1:52:45d'avoir tort et qui n'a jamais jusqu'au
- 1:52:48bout cessé de chercher.
- 1:52:51Merci d'avoir accompagné Albert Einstein
- 1:52:53tout au long de ce voyage. Si cette
- 1:52:55histoire vous a touché, si elle vous a
- 1:52:57appris quelque chose, si elle vous a
- 1:52:59donné envie d'aller plus loin, un like
- 1:53:01et un abonnement à la chaîne sont la
- 1:53:03meilleure façon de le dire et la
- 1:53:05meilleure façon de permettre à Histoire
- 1:53:06de légende de continuer.
- 1:53:09À très bientôt.
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