Fourmis : qui dirige réellement la colonie ? — Transcript
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- 0:00Sous vos pieds, en ce moment précis, vit
- 0:03une civilisation qui pèse aussi lourd
- 0:05que tous les oiseaux sauvages et tous
- 0:07les mammifères sauvages de la planète
- 0:08réunie.
- 0:10Pas un continent, pas un pays, la
- 0:13planète entière.
- 0:15Elle n'a pas de capitale, pas de roi,
- 0:18pas d'armée qui défile. Elle ne vous
- 0:20demande rien et pourtant elle est
- 0:23partout.
- 0:25Sur terre vivent environ 20000 milliards
- 0:27de fourmis. 20000 millions de millions.
- 0:32Prenez une seconde pour laisser ce
- 0:33chiffre s'installer.
- 0:36Pour chaque être humain qui respire
- 0:37aujourd'hui, il existe 2 millions et
- 0:39demi de fourmis.
- 0:41Vous, moi, tous les habitants d'une
- 0:44grande ville, chacun de nous est déjà
- 0:46surpassé à titre individuel par une
- 0:49population d'insectes plus vaste que
- 0:51toutes les étoiles visibles à l'œil nu
- 0:52dans le ciel.
- 0:54Et voici ce qui rend l'affaire
- 0:55troublante.
- 0:58Cette biomasse colossale, environ 12
- 1:00millions de tonnes de carbone sec,
- 1:02dépasse la masse de tous les oiseaux
- 1:04sauvages et de tous les mammifères
- 1:06sauvages du monde combinés et représente
- 1:08à peu près 1/5 du poids total de
- 1:10l'humanité. 1/e.
- 1:14Réfléchissez à la disproportion.
- 1:18Il a fallu à notre espèce des milliers
- 1:19d'années, des villes, des routes, des
- 1:22océans traversés. pour bâtir une masse
- 1:24vivante que ces créatures de quelques
- 1:26milligrammes atteignent en rampant
- 1:28silencieusement dans la litière des
- 1:30forêts et le creux des murs. Elles ne
- 1:33construisent pas de gratciel visible.
- 1:36Leur empire est enterré, discret, ignoré
- 1:39et il est immense.
- 1:42Alors avant d'aller plus loin, si ce
- 1:44genre d'histoire, celle où le monde se
- 1:46révèle beaucoup plus étrange qu'on ne
- 1:47l'imaginait, vous fait le même effet
- 1:49qu'à moi, abonnez-vous et laissez un
- 1:51pouce bleu. Ça ne coûte rien et ça
- 1:54permet à ces récits de continuer à
- 1:55exister.
- 1:57Maintenant, une question qui devrait
- 1:59vous empêcher de dormir. Combien de ces
- 2:0220000 milliards de fourmis savent ce
- 2:04qu'elles font ? La réponse honnête,
- 2:06aucune, pas une seule. Prenez une
- 2:09ouvrière isolée, posez-la sur votre
- 2:11table. Elle ne sait pas construire un
- 2:13nid. Elle ne sait pas où chercher la
- 2:15nourriture. Elle ne connaît pas la carte
- 2:17de son propre territoire. Son cerveau
- 2:20tient sur une tête d'épingle, quelques
- 2:22centaines de milliers de neurones contre
- 2:24nos 86 milliards. Une seule fourmie est,
- 2:28disons-le sans détour, presque stupide.
- 2:31Et pourtant, la colonie dont elle fait
- 2:32partie survit à des conditions qui
- 2:34tueraient n'importe quel animal
- 2:36solitaire, la sécheresse, l'inondation,
- 2:39la famine, l'attaque et prend des
- 2:42décisions collectives d'une justesse que
- 2:44nos ingénieurs recopient dans leurs
- 2:45algorithmes. Comment ? C'est le paradoxe
- 2:48central de toute cette histoire et je
- 2:50vais être honnête avec vous. La première
- 2:53fois que j'ai vraiment compris comment
- 2:54ça fonctionne, j'ai eu du mal à y croire
- 2:57parce que la réponse n'est pas il y a un
- 2:59chef qu'on n pas encore trouvé. La
- 3:01reine. La reine ne commande rien. Elle
- 3:05ne donne aucun ordre. Son unique
- 3:07fonction de pondre des œufs. Elle est
- 3:10prisonnière au cœur du nid, aveugle à ce
- 3:12qui se passe dehors, incapable de savoir
- 3:14si ses ouvrières trouvent à manger ou si
- 3:16un prédateur approche.
- 3:19La force de la fourmilière ne vient donc
- 3:20pas d'en haut. Elle vient du nombre et
- 3:23d'une poignée de règles minuscule
- 3:25répétée par des millions d'individus.
- 3:28Et c'est précisément cette architecture
- 3:30là sans centre, sans commandant qui
- 3:33explique comment ces sociétés traversent
- 3:34des catastrophes qui ne laisseraient
- 3:36aucune chance à une bête isolée.
- 3:39Cette idée aujourd'hui, elle a un nom
- 3:41qu'on utilise partout, l'intelligence
- 3:43collective.
- 3:45Mais quelqu'un a dû la penser en premier
- 3:47et ce quelqu'un a fait une déclaration
- 3:49qui à l'époque sonnait comme de la
- 3:51folie.
- 3:53Remontons en 1910. Un entomologiste
- 3:56américain nommé William Morton Willer
- 3:59monte à la tribune devant ses pères. Il
- 4:01fait une déclaration audacieuse. "Les
- 4:04colonies formées par les fourmis et les
- 4:06autres insectes sociaux", propose-t, "us
- 4:08ne sont pas de simples rassemblement
- 4:10d'organismes individuels. Ce sont des
- 4:12organismes à part entière.
- 4:15Et Wher précise explicitement qu'il ne
- 4:17parle pas d'une simple analogie, mais
- 4:19littéralement d'un fait biologique.
- 4:22Imaginez la salle. Des naturalistes
- 4:25sérieux formés à disséquer, à classer, à
- 4:28compter les segments d'antenne. Et cet
- 4:30homme leur dit qu'une nuée de milliers
- 4:32d'insectes séparés doit être considérée
- 4:34comme un seul animal.
- 4:37L'année suivante, en 1911, il publie
- 4:39l'article qui fera date. La colonie de
- 4:42fourmi comme organisme.
- 4:44Comme une cellule ou une personne,
- 4:46explique-t-il, une colonie de fourmis se
- 4:49comporte comme un tout unitaire, se
- 4:51maintenant elle-même et résistant à la
- 4:53dissolution.
- 4:55Il va plus loin avec une image que je
- 4:57trouve magnifique. La colonie, dit-il,
- 5:00est comme une gigantesque créature
- 5:02ressemblant à une amibe. Le NIF est au
- 5:04fils de coquille. La masse des fourmis
- 5:06joue le rôle du cytoplasme, la substance
- 5:09gélatineuse qui remplit une cellule et
- 5:11la reine, celui du noyau, le réservoir
- 5:14du matériel génétique nécessaire à la
- 5:16reproduction.
- 5:18Les longs fils d'ouvrière qui marchent
- 5:19sans cesse à l'entrée à la sortie du nid
- 5:22sont comme les extensions fluides d'une
- 5:24amibe.
- 5:25Cette idée retourne complètement la
- 5:27question. Jusque-là, on regardait la
- 5:29fourmie. Willer dit "Arrêtez de regarder
- 5:32la fourmie, regardez la colonie".
- 5:35La fourmie n'est pas l'animal. La
- 5:37fourmie est une cellule de l'animal. Et
- 5:40l'animal, c'est la fourmilière toute
- 5:42entière. C'est bien lui qui a le premier
- 5:45appliqué le concept de superorganisme
- 5:47aux insectes sociaux dans son article de
- 5:501911
- 5:51et le premier à employé le terme
- 5:53superorganisme dans son livre de 1928.
- 5:57Le mot est né là. Il dit quelque chose
- 6:00de crucial pour la survie. Ce n'est pas
- 6:02la fourmie qu'il faut sauver, c'est le
- 6:05tout. Une colonie peut perdre des
- 6:07milliers d'ouvrières et continuer de
- 6:09vivre comme votre corps perd des
- 6:11cellules sans mourir.
- 6:13C'est cette logique de super organisme
- 6:15qui rend ces sociétés presque
- 6:16impossibles à tuer.
- 6:18Willer s'appuyait sur des décennies
- 6:20d'observation obstinée, presque
- 6:22maladives, mené par un homme dont la vie
- 6:24ressemble à un roman.
- 6:26Retulons encore jusqu'en Suisse dans le
- 6:29canton de Vaau. Un jeune homme du nom
- 6:31d'Auguste Forel développe pour les
- 6:33fourmis une passion qui ne le lâchera
- 6:35jamais.
- 6:36Le détail qui me frappe, c'est qu'il n'a
- 6:38jamais pu en faire son métier. Il
- 6:40fallait vivre alors il devient médecin.
- 6:44Il développa tôt une passion
- 6:45indéfectible pour l'étude des fourmis,
- 6:48mais opta pour la médecine comme moyen
- 6:49de subsistence.
- 6:51Et pas n'importe quel médecin, un
- 6:53psychiatre, directeur d'un asile, l'un
- 6:56des grands alienistes de son siècle.
- 6:58Voici l'homme qui va observer les
- 7:00fourmis, un cerveau entraîné à sonder
- 7:02l'esprit humain, penché sur des insectes
- 7:05minuscules. Et regardez ce qu'il en
- 7:07tire. Ces travaux d'anatomie du système
- 7:09nerveux comptent parmi ceux qui, à la
- 7:11fin du 19e siècle ont conduit à l'idée
- 7:14que le système nerveux est fait de
- 7:15cellules séparées, les neurones. l'un
- 7:18des concepts fondateurs de toute la
- 7:20neurologie moderne et cet homme y a
- 7:22contribué en marge de sa passion pour
- 7:24les insectes. Forel a passé sa carrière
- 7:26à côtoyer deux sciences à la fois sans
- 7:29jamais renoncer ni à l'une ni à l'autre.
- 7:32En,
- 7:34il publie les fourmis de la Suisse. Il y
- 7:36publiait pour la première fois ses
- 7:38observations, décrivant l'anatomie, la
- 7:41distribution géographique et le
- 7:42comportement de plusieurs espèces,
- 7:45réunissant les études comportementales
- 7:47et taxonomiques. Un jalon dans
- 7:49l'histoire de la miécologie. L'ouvrage
- 7:52marque durablement la discipline et lui
- 7:54vaut la considération des naturalistes
- 7:56de son temps. Ce que Forell a fait au
- 7:58fond, c'est un basculement de regard.
- 8:01Avant lui et avant Willer, les fourmis
- 8:03étaient des bestioles agaçantes, des
- 8:05nuisibles qui envahissaient le
- 8:07garde-manger.
- 8:08Après eux, elle devenait un objet
- 8:10scientifique sérieux, digne qu'un des
- 8:12plus grands esprits de l'époque y
- 8:14consacre sa vie. Et Forel ne s'est
- 8:16jamais arrêté. Sa passion avait quelque
- 8:19chose d'inextinguible, presque
- 8:20effrayant. Après sa retraite de l'asile
- 8:23la toute fin du Xe siècle et malgré la
- 8:26maladie qui le frappa dans ces dernières
- 8:27années, Forel se remit à écrire
- 8:29abondamment et publia peu avant sa mort
- 8:32un livre remarquable sur le monde social
- 8:34des fourmis. Un homme âgé, diminué, qui
- 8:38trouve encore l'énergie de disséquer et
- 8:40de raconter le monde des fourmis.
- 8:43Cette obsession là, c'est elle qui a
- 8:45nourri l'idée de superorganisme.
- 8:48On ne pense pas des choses aussi
- 8:49radicales sans avoir passé des milliers
- 8:51d'heures, le nez collé au sol, à
- 8:53regarder des insectes, faire ce qui
- 8:54semble impossible.
- 8:56Rester sûr, c'est un organisme ne suffit
- 8:59pas. Ça pose la vraie question sans y
- 9:01répondre. Si la colonie est un être
- 9:03unique alors qu'aucune fourmie ne
- 9:05commande, par quel miracle les ordres
- 9:07circulent-ils ? Et commen cet être sans
- 9:10cerveau central réagit-il assez vite
- 9:12pour survivre à un danger ? Un corps
- 9:15humain a des nerfs, des signaux
- 9:17électriques qui filent du cerveau
- 9:18jusqu'aux orteils en quelques millièmes
- 9:20de secondes. La fourmilière n'a rien de
- 9:23tel. Pas de ner entre les individus, pas
- 9:25de fil, pas d'onde. Comment alors une
- 9:28fourmie qui a trouvé un cadavre de
- 9:30sauterelle à trente mètres du nid
- 9:32parvient-elle à convaincre 1000 de ses
- 9:33congénères de venir l'aider sans crier,
- 9:36sans montrer, sans dessiner de cartes ?
- 9:39La réponse tient en un mot : les
- 9:41féromones. Les fourmis ne parlent ni
- 9:44avec le son, ni avec l'image.
- 9:47Elles parlent avec des odeurs. Chaque
- 9:49message est une molécule. Chaque phrase,
- 9:51un parfum déposé dans l'air ou sur le
- 9:54sol. Et cette langue chimique est aussi
- 9:57leur système d'alerte. C'est par elle
- 9:59qu'une colonie apprend qu'un mur s'est
- 10:01effondré, que l'eau monte, qu'un ennemi
- 10:03attaque et qu'elle mobilise en quelques
- 10:06secondes une réponse de survie.
- 10:09L'homme qui a percé ce code a vécu un de
- 10:11ces moments dont on ne se remet pas. Fin
- 10:14des années à l'université Harvard, un
- 10:17jeune biologiste nommé Edward Wilson
- 10:19s'attaque à une question apparemment
- 10:21banale. Comment les fourmis de feu se
- 10:24guident vers la nourriture ? Il
- 10:26soupçonne que tout passe par une
- 10:28substance chimique. Reste à trouver
- 10:30laquelle et surtout d'où elle sort. Il
- 10:34fait ce qu'un scientifique fait. Il
- 10:35teste méthodiquement, glande après
- 10:38glande. Comme les fourmis de feu
- 10:40semblaient marquer une piste avec leur
- 10:41aiguillon, Wilson examina d'abord la
- 10:44glande à venin. "La féromone pourrait
- 10:46bien être le venin lui-même",
- 10:48pensait-il. Mais quand il testa cette
- 10:50hypothèse, le résultat fut négatif. Le
- 10:54venin ne signifiait rien pour les
- 10:56fourmis affamées. Rien. Aucune réaction.
- 11:01Il laissait les autres glandes du corps,
- 11:03rien non plus.
- 11:05Et puis son regard tombe sur un détail
- 11:07que personne n'avait vraiment exploité.
- 11:10Une autre source possible, une petite
- 11:12glande en forme de saucisse qui
- 11:14s'ouvrait à la base de l'aiguillon. La
- 11:17glande de du four
- 11:19à peine visible à l'œil nu, pas plus
- 11:21qu'un minuscule point blanc. Un point
- 11:24blanc. Écoutez comment lui-même a
- 11:26raconté ce moment. Il avait remarqué que
- 11:29lorsque les fourmis de feu trouvaient de
- 11:30la nourriture et rentraient à la maison,
- 11:32elles sortaient leur aiguillon et le
- 11:34traîent au sol. Elles écrivaient sans le
- 11:38savoir, elle laissait une phrase
- 11:39odorante derrière elle.
- 11:42Wilson dissait que cette glande
- 11:43microscopique, un travail d'orfèvre, en
- 11:46extrait le contenu et trace avec lui une
- 11:48piste artificielle sur sa table. Et là,
- 11:52ce qu'il voit dépasse tout ce qu'il
- 11:54espérait. Quand je l'ai extraite et que
- 11:56j'ai tracé une piste artificielle avec,
- 11:59je pouvais mener les fourmis de feu
- 12:00partout où je voulais,
- 12:02partout où il voulait. Il tenait les
- 12:05reines invisibles de la colonie. Il
- 12:07pouvait la conduire en cercle, la
- 12:09ramener, la faire tourner comme un
- 12:11marionettiste tenant des fils qu'aucun
- 12:13œil humain ne peut voir.
- 12:15La nuit y a suivi, il n'a pas fermé
- 12:17l'œil.
- 12:19Quand je l'ai fait, je n'ai pas pu
- 12:20dormir de la nuit. C'est ce genre de
- 12:22découverte.
- 12:24Je comprends cet insomnie. Cet homme
- 12:27venait de comprendre qu'une civilisation
- 12:29entière communiquait dans une langue que
- 12:31personne n'avait jamais lu et qu'il
- 12:33venait le premier d'en déchiffrer un
- 12:36mot.
- 12:38En mars 1959, il publie ses résultats.
- 12:41Wilson devenait ainsi le premier
- 12:43chercheur au monde à identifier le
- 12:45système de base par lequel les fourmis
- 12:47communiquent. et le degré de sensibilité
- 12:49de ce langage donne le vertige. On a
- 12:52mesuré chez certaines fourmies de feu la
- 12:54plus petite quantité de féromon que les
- 12:56ouvrières peuvent détecter. La
- 12:58concentration la plus faible que ces
- 13:00ouvrières pouvaient percevoir était
- 13:02d'environ 10 fémtogrammes par
- 13:04centimètre. Un femptogramme, c'est un
- 13:07millionniè de milliardièmes de grammes.
- 13:10Autrement dit, une pincée de cette
- 13:12substance suffirait à tracer une piste
- 13:14odorante faisant plusieurs fois le tour
- 13:16de la terre.
- 13:18Les fourmis vent dans un univers de
- 13:19parfum d'une finesse que notre pauvre
- 13:21neé peut même pas imaginer. Là où nous
- 13:24voyons un caillou et de la terre, elle
- 13:26lit un texte danse mise à jour à chaque
- 13:29passage indiquant où aller, quoi
- 13:31rapporter, qui a fait quoi il y a une
- 13:34minute. Et dans un monde hostile, cette
- 13:37hypersensibilité est un bouclier. Un
- 13:39danger repéré par une seule ouvrière se
- 13:42propage à toute la colonie avant même
- 13:44que la plupart des individus aient
- 13:45compris ce qui se passait.
- 13:48Ce système est d'une efficacité
- 13:49redoutable.
- 13:50Une fourmie trouve de la nourriture,
- 13:53rentre en traçant une piste et chaque
- 13:55fourmis qui suit cette piste et trouve
- 13:56la nourriture la renforce à son tour en
- 13:59repassant dessus. Plus la piste est
- 14:02bonne, plus elle est empruntée. Plus
- 14:04elle est empruntée, plus elle est
- 14:06marquée. Plus elle est marquée, plus
- 14:08elle attire. C'est une boucle qui
- 14:11s'autoamplifie. Une démocratie chimique
- 14:14où le meilleur chemin gagne sans que
- 14:16personne ne vote. Voilà comment, avec
- 14:19des règles infimes et aucun cerveau
- 14:21capable de saisir l'ensemble, la colonie
- 14:24décide où trouver de quoi ne pas mourir
- 14:26de faim. Mais toute force cache une
- 14:29faille. Et la faille de ce système quand
- 14:32elle se déclenche produit d'un des
- 14:34spectacles les plus glaçants de toute la
- 14:36nature. Parce que si suivre la piste
- 14:38devant soi fonctionne presque toujours,
- 14:41presque, il existe un cas où cette règle
- 14:44simple se retourne contre la colonie et
- 14:47la condamne. Un naturaliste en a été
- 14:49témoin le premier de façon rigoureuse.
- 14:52En 1944, un chercheur du musée américain
- 14:55d'histoire naturelle, Théodore Schnirla,
- 14:58tombe sur une scène qu'il ne peut pas
- 14:59expliquer. Il publia une étude
- 15:02détaillant ce comportement chez une
- 15:03colonie de fourmis légionnaires et
- 15:05observa que les fourmis restaient
- 15:06bloquées à marcher en cercle, ce qu'il
- 15:08baptisa meie circulaire.
- 15:12Voici ce qui se passe et je vous
- 15:13préviens, c'est aussi fascinant qu'atro.
- 15:17Un groupe de fourmis légionnaires
- 15:18séparés du gros de la troupe perd la
- 15:20piste de féromon et se mettent à se
- 15:22suivre les unes les autres formant un
- 15:24cercle qui tourne sans fin. Ce cercle
- 15:26est communément appelé spirale de la
- 15:28mort parce que les fourmis peuvent finir
- 15:30par mourir d'épuisement.
- 15:32Chaque fourmie ne fait qu'une seule
- 15:34chose, suivre l'odeur de celle qui la
- 15:36précède. Sauf que celle qui précède suit
- 15:38l'odeur de la suivante. Le serpent se
- 15:41mort la queue. Elles tournent
- 15:43aveuglément jusqu'à ce que le groupe
- 15:45entier succombe à l'épuisement.
- 15:47Comprenez bien pourquoi ces fourmisl
- 15:49sont particulièrement vulnérables.
- 15:51Contrairement à la plupart des autres
- 15:52espèces, les fourmis légionnaires sont
- 15:54aveugles et n'ont pas de site de
- 15:56nidification permanent. Elles sont donc
- 15:58en permanence en marche à la recherche
- 16:00de nourriture communiquant leur
- 16:02déplacement par des pistes de féromon.
- 16:05Aveugles, elles ne voi rien, elles n'ont
- 16:07que l'odeur. Alors quand l'odeur forme
- 16:10une boucle fermée, il n'existe plus
- 16:12aucun signal extérieur pour les en
- 16:13sortir. Pas Dieu pour voir qu'on tourne
- 16:16en rond. Pas de secours possible venu du
- 16:18dehors. Juste la fidélité absolue à une
- 16:21règle qui ce jour-là mène à la mort.
- 16:24Le plus grand tourbillon jamais recensé
- 16:26mesurait plusieurs centaines de mètres
- 16:28de diamètre et ces spirales peuvent
- 16:30durer des heures voire des jours. Les
- 16:32fourmis finissant par succomber à
- 16:33l'épuisement. Arrêtons-nous une seconde
- 16:36là-dessus. Fermez les yeux et imaginez
- 16:38la scène. Un disque vivant, sombre,
- 16:42large comme une place de village, fait
- 16:44de centaines de milliers d'insectes qui
- 16:45tournent en une roue silencieuse pendant
- 16:47des jours jusqu'à ce que le dernier
- 16:49tombe. Aucun ne sait qu'il meurt. Chacun
- 16:53croit simplement suivre le bon chemin.
- 16:55C'est troublant. Et pourtant, voilà le
- 16:58vrai coup au ventre. Cette même règle
- 17:00stupide suit celle de devant est
- 17:03exactement celle qui dans l'immense
- 17:04majorité des cas permet à ces colonies
- 17:07de traverser la forêt, de trouver leur
- 17:09nourriture et de survivre là où un
- 17:11animal solitaire se perdrait. Le défaut
- 17:14et la force sont une seule et même
- 17:16chose. La spirale de la mort n'est pas
- 17:18un bug du système. C'est le prix
- 17:21rarement payé d'un système par ailleurs
- 17:23génial. Un système taillé pour la survie
- 17:26du groupe, pas de l'individu. Et cela
- 17:28nous ramène au vrai mystère, celui qui
- 17:31va nous occuper à partir de maintenant.
- 17:33Si une simple règle locale peut produire
- 17:35aussi bien un outil de survie parfait
- 17:37qu'un cercle mortel, alors la question
- 17:40devient : jusqu'où ces règles minuscues
- 17:42peuvent-elles aller pour garder la
- 17:44colonie en vie ? Que peut-on construire
- 17:47contre le froid, la pluie, la famine et
- 17:49l'ennemi avec rien d'autre que des
- 17:52fourmis aveugles qui dépose des odeurs
- 17:54et suivent celles des autres ? La
- 17:57réponse, on va le voir, dépasse
- 17:59l'entendement.
- 18:01Parce qu'avec ces briques dérisoires
- 18:03sans architectes et sans plants, des
- 18:05ouvrières incapables de voir l'ensemble
- 18:07de leur propre ouvrage élèv des abrisent
- 18:10de tout et transforment la boue et les
- 18:13feuilles en véritable forteresse
- 18:15climatisée.
- 18:17Une forteresse sans architecte, ça n'a
- 18:20aucun sens. Et pourtant, c'est
- 18:22exactement ce que fait une Termitière,
- 18:24ce que fait un nid de fourmi. Et c'est
- 18:26cette forteresse qui jour après jour
- 18:29tient la colonie en vie. contre un monde
- 18:31qui voudrait la tuer. Comment des
- 18:33milliers d'ouvrières aveugles à
- 18:35l'ensemble, incapables de tenir dans
- 18:37leur minuscule tête le plan de
- 18:38l'édifice, parien-elles à ériger des
- 18:41tours parfaitement ventilées, des
- 18:43galeries orientées, des chambres à
- 18:45température constante capable
- 18:47d'affronter la canicule comme les crues
- 18:48? Pendant longtemps, cette question
- 18:51était un mur, un vrai. On savait que ça
- 18:54marchait, on ne savait pas comment.
- 18:56L'homme qui a fait tomber ce mur
- 18:58s'appelait Pierre Paul Grassé, un
- 19:00zoologiste français et l'idée qui lui
- 19:02est venue est l'une des plus élégantes
- 19:04de toute la biologie.
- 19:06Grassé observait des thermites en train
- 19:08de bâtir. Il s'attendait, comme tout le
- 19:10monde, à trouver une forme de
- 19:12coordination, un signal, un échange,
- 19:15quelque chose. Il ne trouva rien de tel.
- 19:19Et pourtant, les piliers montaient
- 19:21réguliers comme guidé.
- 19:24Alors, il retourna le problème
- 19:25exactement comme Willer avait fait pour
- 19:27la fourmie. Et en 1959, il forgea un mot
- 19:31pour désigner ce qu'il venait de
- 19:32comprendre, la stigmergie. Du grec
- 19:36stigma, la marque et Ergon, le travail.
- 19:40Le travail qui laisse une marque et la
- 19:42marque qui commande le travail. Voici
- 19:45l'idée et je vous préviens, une fois
- 19:47qu'on l'a comprise, on ne voit plus
- 19:48jamais une fourmilière de la même façon.
- 19:51Les thermites ne se parlent pas entre
- 19:53eux pour construire, ils parlent à la
- 19:56construction elle-même. Une ouvrière
- 19:58dépose une boulette de terre imprégnée
- 20:00d'un peu de salive et de féromone. Cette
- 20:02boulette, par son odeur, dit à la
- 20:04thermite suivante : "Ici on construit."
- 20:08Alors, la suivante dépose sa boulette au
- 20:10même endroit. Le tas grossit, l'odeur se
- 20:13concentre, l'attraction augmente. Un
- 20:16pilier commence à monter. Quand deux
- 20:18piliers voisins deviennent assez haut,
- 20:20l'odeur de l'un attire les dépôts vers
- 20:21l'autre et les ouvrières se mettent à
- 20:23incliner leurs boulettes. Les deux
- 20:25colonnes se penche l'une vers l'autre et
- 20:27forment une arche.
- 20:29Nul n'a jamais décidé de faire une
- 20:31arche. L'arche a émergé de la règle
- 20:33dépose là où ça sent déjà le chantier.
- 20:37Prenez la mesure de ce renversement.
- 20:39L'ouvrière ne suit pas un plan qu'elle
- 20:40aurait dans la tête. Le plan est dans le
- 20:42bâtiment. Le mur à moitié fini est
- 20:45lui-même l'instruction pour finir le
- 20:47mur. L'ouvrière regarde l'état du
- 20:50chantier. L'état du chantier lui dit
- 20:52quoi faire. Elle le fait et ce faisant,
- 20:54elle modifie le chantier qui dira à la
- 20:57suivante quoi faire ensuite. Un dialogue
- 21:00entre les insectes et la matière.
- 21:03La mémoire de la colonie n'est pas dans
- 21:05les cerveaux, elle est dans les murs. Et
- 21:08cette idée née de l'observation patiente
- 21:10de thermit tropicaux allait un jour
- 21:12permettre à des essins de robots de
- 21:14construire ensemble et à des programmes
- 21:16informatiques de résoudre des problèmes
- 21:19que nul individu ne pourrait résoudre
- 21:21seul. Regardez maintenant ce que ce
- 21:23principe produit à grande échelle.
- 21:26Certaines fourmis creusent des nids qui
- 21:27descendent à plusieurs mètres sous terre
- 21:29avec des centaines de chambres reliées
- 21:31par un réseau de galerie. Des chercheurs
- 21:35ont voulu voir à quoi ressemblait
- 21:36vraiment un tel nid. Ils ont coulé du
- 21:38plâtre liquide ou du métal en fusion
- 21:41dans l'entrée d'une colonie abandonnée
- 21:43puis ont creusé pour dégager le moulage.
- 21:47Ce qu'ils ont exumé ressemble à une
- 21:49sculpture, un arbre inversé, un système
- 21:52racinaire de tunnel aussi complexe qu'un
- 21:54réseau de métro avec des salles
- 21:56spécialisées.
- 21:58Nurcerie ici, garde manger là, cimetière
- 22:01plus long. Cette forteresse souterraine
- 22:04protège la colonie du gel en hiver, de
- 22:06la chaleur en été, des prédateurs en
- 22:09tout temps. Et personne n'a jamais tenu
- 22:11le plan en tête. Elle a émergé boulette
- 22:14après boulette de la stigmergie et le
- 22:17contrôle de l'air à l'intérieur. C'est
- 22:20là que le génie de survie éclate. Les
- 22:22grandes termitières d'Afrique et
- 22:24d'Australie maintiennent au cœur du nid
- 22:27une température et un taux d'humidité
- 22:29remarquablement stable. Un microclimat
- 22:31protégé quand dehors la chaleur écrase
- 22:35le paysage et que rien de vivant ne
- 22:37tiendrait longtemps. Le nid respire.
- 22:40L'air chaud et vissié chargé du gaz que
- 22:43rejette des millions d'occupants, monte
- 22:45et s'évacuent. L'air frais est aspiré
- 22:48par le bas. Une climatisation passive,
- 22:51sans moteur, sans électricité qui
- 22:54fonctionne depuis des millions d'années
- 22:56et permet à la colonie de survivre sous
- 22:58un soleil qui devrait la cuire.
- 23:00Nos architectes aujourd'hui étudient ces
- 23:02structures pour concevoir des bâtiments
- 23:04qui se rafraîchissent sans consommer
- 23:06d'énergie. Les élèves copie sur
- 23:09l'insecte. Mais un abri ne suffit pas à
- 23:11survivre. Encore faut-il manger tous les
- 23:14jours sans jamais tomber en panne de
- 23:16nourriture. Et là, certaines fourmis ont
- 23:18résolu le problème d'une manière que
- 23:20l'humanité n'a atteindre qu'il y a
- 23:21environ 10000 ans avec la révolution
- 23:24néolithique.
- 23:25Certaines fourmis ne dépendent pas des
- 23:27hasards de la chasse ou de la
- 23:29cueillette. toujours incertain. Elles se
- 23:31garantissent une réserve alimentaire
- 23:33stable. Elles cultivent leur propre
- 23:35nourriture et elles le font depuis bien
- 23:38plus longtemps que nous. Descendons dans
- 23:40une forêt d'Amérique du Sud la nuit. Le
- 23:43sol semble bouger. En vous approchant,
- 23:46vous distinguez une rivière verte qui
- 23:48ondule à travers la litière. des
- 23:50milliers de fragments de feuilles portés
- 23:52à bout de mandibules, chacun tenu à la
- 23:54verticale comme une petite voile. Ce
- 23:57sont des fourmis coupe-feuille du genre
- 23:59ata. La colonne s'étire parfois sur plus
- 24:01de 100 m du pied d'un arbre jusqu'à
- 24:03l'entrée du nid. Une ouvrière découpe
- 24:06avec ses mandibules qui vibrent à haute
- 24:08fréquence, un morceau de feuille
- 24:09plusieurs fois plus lourd qu'elle le
- 24:11hisse au-dessus de sa tête et se met en
- 24:13marche. Imaginez-vous porter une planche
- 24:16de contreplaqué grande comme une porte
- 24:18seule sur 1 km. Voilà l'effort à leur
- 24:22échelle. Et voici ce qui devrait vous
- 24:25couper le souffle. Elle ne mange pas ses
- 24:27feuilles, pas une bouchée. Les fourmis
- 24:30coupfeuilles ne se nourrissent pas des
- 24:32feuilles qu'elles récoltent. Elles s'en
- 24:33servent comme substrat pour cultiver un
- 24:35champignon qui lui constitue leur
- 24:37alimentation. Les feuilles sont de
- 24:40l'engrais, le fumier.
- 24:42Une fois descendu dans le nid, les
- 24:44ouvrières passent le relais à d'autres
- 24:46plus petites dans une chaîne de
- 24:47transformation digne d'une usine. Les
- 24:50fragments sont mâchés, réduits en une
- 24:52patte, déposés sur d'immense jardin
- 24:54souterrain où pousse un champignon
- 24:56blanchâtre, spongieux que l'on ne trouve
- 24:59nulle part ailleurs dans la nature à
- 25:00l'état sauvage. Il n'existe plus que
- 25:03grâce à elle. Elles le nourrissent, il
- 25:07les nourrit. L'un ne peut plus vivre
- 25:09sans l'autre. Une source de nourriture
- 25:12garantie à l'abri sous terre, à l'abri
- 25:14des sécheresses qui grillent la surface.
- 25:17C'est une agriculture au sens le plus
- 25:19complet du terme. Il y a la préparation
- 25:21du terrain, l'apport de matière
- 25:23organique, le désherbage, la récolte.
- 25:27Les ouvrières entretiennent leur culture
- 25:28fongique avec un soin de jardinier
- 25:30obsessionnel.
- 25:32Et surtout le détail qui m'a arrêté net
- 25:34quand je l'ai découvert, cette invention
- 25:36n'est pas récente.
- 25:38Ce mode de vie a débuté il y a environ
- 25:4050 à 66 millions d'années, probablement
- 25:43peu après l'extinction de masse qui a
- 25:45mis fin au règne des dinosaures non
- 25:47aviaires.
- 25:48Laissez ce chiffre s'imprimer. Quand les
- 25:50grands reptiles disparaissaient dans les
- 25:52cendres de l'astéroïde, quelque part de
- 25:55minuscules fourmis commençaient à
- 25:56sécuriser leur nourriture sous terre.
- 25:58Elles labourient déjà leur champ
- 26:00souterrain des dizaines de millions
- 26:02d'années avant que le premier humain
- 26:04planque le premier grain de blé. À côté
- 26:07d'elle, notre agriculture est une
- 26:09nouveauté de la semaine dernière. Une
- 26:11seule colonie mature de coupe-feuille
- 26:13peut compter plusieurs millions
- 26:15d'individus et consommer en quête de
- 26:17feuilles autant de végétation qu'une
- 26:19vache. Une colonie qui broûe comme un
- 26:22gros herbivore sans jamais toucher une
- 26:25feuille de ses lèvres.
- 26:26Et tout ça, la découpe, le transport, le
- 26:30compostage, la culture coordonné par
- 26:33personne. Une fois de plus, pas de
- 26:35contemître, juste des règles, des
- 26:38odeurs, des tâches qui s'enchaînent. Un
- 26:41système qui garantit à la colonie de
- 26:43quoi manger, quoi qu'il arrive dehors.
- 26:46Mais une réserve de nourriture, ça
- 26:47s'entretient et ça se défend contre ceux
- 26:50qui voudraient la détruire. Et voici
- 26:52l'une des histoires les plus
- 26:53stupéfiantes de toute la biologie. Une
- 26:56histoire de survie chimique qui se joue
- 26:58en permanence dans le noir sous vos
- 27:00pieds. Car un jardin de champignons,
- 27:03c'est aussi un festin pour les
- 27:04parasites. Il existe une moisissure
- 27:07particulière du genre escovopsis qui ne
- 27:10s'attaque à rien d'autre au monde qu'à
- 27:12ses jardins de fourmis. Un ennemi ultra
- 27:14spécialisé, une peste qui ne veut qu'une
- 27:17chose, dévorer la récolte et avec elle
- 27:20condamner la colonie entière à la
- 27:22famine. Si cette moisissure prend le
- 27:24dessus, tout meurt. Alors, les fourmis
- 27:27ont fait ce qu'aucun ingénieur humain
- 27:29n'aurait osé imaginer. Elles ont recruté
- 27:32une troisième forme de vie comme arme
- 27:34biologique sur leur propre corps, dans
- 27:36de petites cavités et sur des zones
- 27:38précise de leur cuticule, elles
- 27:40hébergent des bactéries. Ces bactéries
- 27:43produisent des antibiotiques, de
- 27:45véritables molécules antifongiques qui
- 27:47tuent la moisissure ennemie sans nuire
- 27:49aux champignons cultivés.
- 27:51Prenez la mesure de ce que je viens de
- 27:52dire. Ces fourmis portent greffé sur
- 27:55leur peau, des laboratoires
- 27:57pharmaceutiques vivants. Elles se
- 27:59promènent dans leur jardin comme un
- 28:01agriculteur qui pulvériserait un
- 28:02fongicide de précision. Sauf que le
- 28:05fongicide, ce sont des bactéries élevées
- 28:07à même leur cuticule et que la formule
- 28:09est ajustée depuis des dizaines de
- 28:11millions d'années.
- 28:13Une ouvrière repère une tâche
- 28:14d'infection. Elle applique ses bactéries
- 28:16protectrices. Elle arrache et évacue les
- 28:18parties contaminées. Elle porte les
- 28:20déchets dangereux vers des chambres à
- 28:22hordure spéciales à l'écart ou des
- 28:24ouvrières éboueuses, souvent les plus
- 28:26âgées, les plus proches de la mort,
- 28:28celles que la colonie peut se permettre
- 28:30de sacrifier, manipulent les résidus
- 28:32toxiques et ne remettent jamais les
- 28:34pieds dans les zones saines. Une
- 28:36quarantaine
- 28:38à un service de biosécurité
- 28:40chez des insectes. Et le plus
- 28:43vertigineux, c'est l'ancienneté du
- 28:45conflit. Le champignon cultivé, la
- 28:48moisissure parasite et la bactérie
- 28:50protectrice sont enfermés dans une
- 28:52course aux armements qui dure depuis des
- 28:54dizaines de millions d'années.
- 28:56Chaque fois que la moisissure trouve la
- 28:58parade à l'antibiotique, la bactérie en
- 29:00développe à nouveau. Une guerre chimique
- 29:02sans faim, sans trêve, dont nos propres
- 29:05laboratoires qui peinent aujourd'hui
- 29:07face aux bactéries résistantes auraient
- 29:09beaucoup à apprendre.
- 29:11D'ailleurs, des chercheurs fouillent ses
- 29:13micro-organismes de fourmis dans
- 29:15l'espoir d'y trouver de nouveaux
- 29:16antibiotiques pour la médecine humaine.
- 29:19On cherche nos remèdes dans les défenses
- 29:21d'une fourmie.
- 29:23Bâtir des forteresses, sécuriser sa
- 29:25nourriture, se protéger des maladies. Et
- 29:28pourtant, ce n'est pas encore la
- 29:30stratégie de survie la plus troublante
- 29:33parce que d'autres fourmis, elles n'ont
- 29:35pas misé sur un champignon pour ne
- 29:36jamais avoir faim. Elles ont trouvé une
- 29:39source d'énergie vivante, mobile qu'il
- 29:41suffit de garder et de protéger. Elles
- 29:43élèvent du bétail. Lever la tête vers
- 29:46une tige de rosier au printemps ou vers
- 29:48une jeune pousse couverte de petits
- 29:50puceron verts. Regardez patiemment et
- 29:52vous les verrez souvent. Des fourmis qui
- 29:55vont et viennent parmi le troupeau de
- 29:56puceron s'arrêtant devant chacun, le
- 29:59touchant délicatement de leurs antennes.
- 30:02On dirait un berger dans son prê et s'en
- 30:04est un.
- 30:06Les pucerons se nourrissent de la sève
- 30:07des plantes et excrètent un liquide
- 30:09sucré, le miel. [musique]
- 30:11Ce miel, pour les fourmis, c'est de l'or
- 30:13liquide, un carburant sucré énergétique.
- 30:18Alors, les fourmis traient leur puceron.
- 30:21d'un contact d'antenne sur l'arrière du
- 30:22corps du puceron, elle stimule
- 30:24l'émission d'une gouttelette de miel
- 30:26qu'elle recueille aussitôt. On appelle
- 30:29ça la trophobiose.
- 30:31Moi, je ne vois qu'une chose, une vache
- 30:33et son fermier à l'échelle du
- 30:35millimètre. Et comme tout bon éleveur,
- 30:38la fourmie protège son troupeau parce
- 30:40que ce troupeau c'est sa survie. Elle
- 30:42chasse les cocinelles, ses prédatrices
- 30:45redoutées d'épucerons. Elle repousse les
- 30:47larves affamées. Certaines espèces vont
- 30:49plus loin et là ça devient franchement
- 30:51dérangeant. Elles transportent leurs
- 30:54pucerons vers de meilleures pâures, les
- 30:56déplacent d'une tige épuisée à une jeune
- 30:58pousce gorgée de sèvres. En hiver,
- 31:01certaines rentrent les œufs de puceron à
- 31:03l'intérieur du nid, les gardent au
- 31:05chaud, les protègent du gel, puis au
- 31:07printemps porte les jeunes pucerons
- 31:09dehors sur les plantes fraîchement
- 31:11écloses. Elles hivernent leur bétail à
- 31:14l'établement comme un paysan rentre ses
- 31:17bêtes pour la mauvaise saison. Une
- 31:19réserve d'énergie mise à l'abri pour
- 31:21passer l'hiver.
- 31:23Il y a une tendresse apparente dans ce
- 31:25soin et une froide logique dans le fond.
- 31:28Certaines fourmis vont jusqu'à sécréter
- 31:30des substances qui empêchent les
- 31:31pucerons de développer leurs ailes ou
- 31:33qui les calme pour que le troupeau ne
- 31:35s'échappe pas. Elle domestique au sens
- 31:38le plus dure. Elle modifie le
- 31:41comportement et parfois la biologie de
- 31:43l'animal qu'elles exploitent. On a même
- 31:46découvert que la salive de certaines
- 31:48fourmis contient des composés qui
- 31:50freinent la reproduction des pucerons
- 31:52dispersés, gardant le cheptel concentré
- 31:55et gérable.
- 31:57Le berger n'est pas seulement un
- 31:59protecteur, c'est un maître et le
- 32:01puceron dans bien des cas ne pourrait
- 32:04plus survivre sans lui. Encore une
- 32:06alliance où l'on ne sait plus très bien
- 32:08qui a domestiqué qui. Bâtir sans plan,
- 32:12cultiver, se soigner, élever du bétail,
- 32:16autant de manières de ne jamais mourir
- 32:18de faim ni de maladie.
- 32:20À ce stade, on pourrait croire avoir
- 32:22fait le tour des prouesses de survie. On
- 32:25n rien vu parce qu'il existe un
- 32:27comportement qui la première fois qu'on
- 32:29regarde ne semble tout simplement pas
- 32:31possible et qui répond à la menace la
- 32:33plus brutale de toutes. Le vide, l'eau,
- 32:37la noyade. Ces fourmisl ne construisent
- 32:40pas avec de la terre, elles construisent
- 32:42avec elle-même. Retournons auprès des
- 32:45fourmis légionnaires. Celle-el même qui,
- 32:47désorienté tourne parfois jusqu'à la
- 32:49mort. En marche à travers la forêt,
- 32:52leurs colonnes rencontent sans cesse des
- 32:53obstacles. Une crevasse, un trou dans le
- 32:56sol, un vide entre deux feuilles, un
- 32:58ravin miniature large de quelques
- 32:59centimètres qui à leur échelle est un
- 33:02précipice.
- 33:03Que fait la colonne ? Elle ne s'arrête
- 33:06pas. Elle ne fait pas de détour. Les
- 33:08premières fourmis qui atteignent le bord
- 33:10s'agrippent les unes aux autres,
- 33:12accrochant leurs pattes et leurs
- 33:13mandibules. Et le corps de la première
- 33:15devient le premier maillon d'un pont.
- 33:18D'autres s'ajoutent puis d'autres et en
- 33:20quelques secondes un pont vivant en
- 33:22jambble vide fait uniquement de fourmis
- 33:25tissé de pâte crochu et de corps arqué
- 33:28et par-dessus ce pont de chair le reste
- 33:30de la colonie passe sur le dos de ses
- 33:32sœurs. Ce qui m'a stupéfié, c'est le
- 33:35calcul caché derrière cet acte. Des
- 33:38chercheurs ont étudié ces ponts de près
- 33:40et ont découvert quelque chose
- 33:41d'extraordinaire.
- 33:43Les fourmis qui composent le pont
- 33:44l'ajustent en permanence. Elle ne se
- 33:46fiche pas au premier point de passage
- 33:48venu. Le pont se déplace, glisse le long
- 33:51de l'obstacle, cherche le point le plus
- 33:53court, s'optimise en temps réel. Mieux
- 33:56encore, la colonie effectue un
- 33:59arbitrage. Si trop de fourmis sont
- 34:01immobilisées dans le pont, elles ne
- 34:03servent plus au fourragage, à la
- 34:05récolte. À un certain seuil, quand le
- 34:07raccourci gagné ne compense plus les
- 34:09ouvrières perdues, le pont se dissou et
- 34:12les fourmis retournent au travail. La
- 34:14colonie calcule sans calculatrice le
- 34:17rapport entre le coût de la construction
- 34:19et le bénéfice du raccourci. Elle fait
- 34:21de l'économie,
- 34:23une comptabilité vivante sans comptable.
- 34:27Et les fourmis de feu, elles ont poussé
- 34:29cette architecture de chair jusqu'à
- 34:31défier la noyade.
- 34:33Dans leur habitat d'origine, en Amérique
- 34:35du Sud, les crues sont fréquentes. Quand
- 34:38l'eau monte et engloutit le nid, une
- 34:40colonie de fourmisie de feu ne se noie
- 34:42pas. Elle s'assemble.
- 34:45Des dizaines de milliers d'ouvrières
- 34:46s'accrochent les unes aux autres et
- 34:48forment en quelques minutes un radeau
- 34:50flottant vivant.
- 34:53Les fourmis du bas immergées retiennent
- 34:55des bulles d'air contre leur corps
- 34:56couverts de poil, ce qui rend l'ensemble
- 34:59insubersible.
- 35:00Les larves et la reine précieuses sont
- 35:03placées au centre et au sommet au sec.
- 35:06Ce radeau peut dériver des jours
- 35:08entiers, franchir des kilomètres jusqu'à
- 35:11toucher une terre ferme où la colonie
- 35:12débarque et reconstruit. On a testé ces
- 35:16radeaux en laboratoire. Il se comporte à
- 35:18la fois comme un solide qui résiste et
- 35:20comme un liquide qui s'écoule et se
- 35:21réforme. Un matériau vivant qui change
- 35:24d'état selon la contrainte. Nos
- 35:27ingénieurs là encore prennent des notes.
- 35:29Ils rêvent de matériaux qui
- 35:31s'autorépareraient et se
- 35:32reconfigureraient comme ce tapis de
- 35:34fourmis.
- 35:35Alors, récapitulons ce que nous venons
- 35:37de voir parce que l'accumulation
- 35:39elle-même donne le vertige. Des
- 35:41créatures aveubles à l'ensemble
- 35:43bâtissent des forteresses climatisées
- 35:45qui les protègent du chaud et du froid.
- 35:48Elles cultivent des champs vieux de
- 35:49dizaines de millions d'années pour ne
- 35:51jamais manquer de nourriture. Elles
- 35:53fabriquent des antibiotiques surmesure
- 35:55et organisent des quarantaines contre la
- 35:57maladie. Elles élèvent, trait et
- 36:00domestiquent du bétail pour s'assurer
- 36:02une réserve d'énergie. Et quand la
- 36:04matière leur manque, face au vide et à
- 36:06l'eau, elles deviennent elles-mêmes la
- 36:08matière. Pont, radeau, échafaudage de
- 36:12chair qui s'optimise et se dissolve
- 36:14selon le besoin.
- 36:17Chacune de ces prouesses prises seules
- 36:19forcerait déjà le respect. Ensemble,
- 36:23chez le même petit insecte, elle compose
- 36:25le portrait d'une machine à survivre
- 36:27presque impossible à abattre.
- 36:29et une société qui bâtit, qui cultive,
- 36:33qui produit des richesses et sécurise sa
- 36:35survie, il fallait s'y attendre, finit
- 36:38toujours par vouloir s'étendre.
- 36:41Un radeau qui débarque sur une nouvelle
- 36:42rive, une colonne qui franchit un ravin,
- 36:45ce ne sont pas seulement des prouesses
- 36:47techniques, ce sont des conquêtes.
- 36:50Car toute cette ingéniosité, tout ce
- 36:53génie de coordination ne sert pas qu'à
- 36:55tenir en vie sur place. Il sert à
- 36:58s'étendre. Apprendre à occuper de
- 37:01nouveaux territoires plus sûrs. Et
- 37:03lorsque deux de ces empires souterrains
- 37:05se rencontrent, quand des millions
- 37:06d'ouvrière se heurte à des millions
- 37:08d'autres, ce qui se déclenche alors n'a
- 37:11plus rien d'une pastorale. Ce sont des
- 37:13guerres, de vraies guerres avec des
- 37:16stratégies, des esclaves, des massacres
- 37:19et parfois des empires si vastes qu'ils
- 37:21survivent là où toutes les autres
- 37:23espèces sont écrasées. Il existe en ce
- 37:26moment même un seul et même empire de
- 37:28fourmis qui s'étend sur des milliers de
- 37:30kilomètres. Pas plusieurs colonies qui
- 37:33se ressemble. Un empire unique dont les
- 37:36habitants, séparés par des océans et des
- 37:38continents, se reconnaissent comme
- 37:40membres d'une même nation.
- 37:42Une fourmie prélevée sur une côte de la
- 37:44Méditerranée, déposée à des milliers de
- 37:46kilomètres de là sur une autre côte sera
- 37:49accueillie sans le moindre combat comme
- 37:52une sœur. Elles n'ont jamais été en
- 37:54contact, elles n'ont jamais partagé de
- 37:56nid et pourtant elles appartiennent à la
- 37:59même superconie.
- 38:01C'est autant qu'on puisse le mesurer,
- 38:03l'une des plus vastes sociétés animales
- 38:05jamais décrites sur cette planète et une
- 38:08redoutable machine de survie.
- 38:10Cette fourmie s'appelle la fourmie
- 38:12d'Argentine, l'inépithéma humile.
- 38:16Minuscule, brunâtre, à peine visible sur
- 38:18un rebord de fenêtre. Originaire des
- 38:21rives d'un fleuve d'Amérique du Sud,
- 38:22elle a voyagé dans les cargaisons
- 38:24humaines, clandestines dans les caisses
- 38:26de sucre et les plants importés et a
- 38:28débarqué sur presque tous les
- 38:29continents. Et là, quelque chose d'inoui
- 38:32s'est produit. En Europe, les chercheurs
- 38:35ont décrit une immense supercolonie qui
- 38:37s'étend le long des côtes
- 38:38méditerranéennes sur une distance de
- 38:40plusieurs milliers de kilomètres à vol
- 38:42d'oiseau, de l'Italie jusqu'à la
- 38:44péninsule ibérique. Un réseau de
- 38:46population connecté plutôt qu'un tapis
- 38:49continu.
- 38:50Des milliards d'ouvrières et des
- 38:52millions de reines qui se comportent
- 38:54comme une seule et unique famille.
- 38:57Voilà pourquoi cette espèce survit et
- 38:59prospère là où tant d'autres échouent.
- 39:03Comment est-ce possible ? La clé est
- 39:05chimique comme toujours. Chaque colonie
- 39:08de fourmis porte normalement une
- 39:10signature d'odeur, une carte d'identité
- 39:12qui permet de distinguer nous de eux.
- 39:15Croiser une fourmie qui sent l'étranger
- 39:17et c'est le combat à mort. Mais la
- 39:20fourmie d'Argentine dans son expansion
- 39:22mondiale a en grande partie perdu cette
- 39:24diversité de signature. Toutes celles de
- 39:27la grande superconie européenne partage
- 39:29quasiment le même parfum. Résultat,
- 39:32elles ne se font jamais la guerre entre
- 39:34elles. Toute l'énergie qu'une colonie
- 39:36normale dépense à défendre ses
- 39:38frontières contre ses voisines, elle la
- 39:40consacre, elle à conquérir de nouveaux
- 39:43territoires et à écraser les espèces
- 39:45locales. Une nation qui n'a plus de
- 39:47guerre civile devient une machine à
- 39:49conquérir
- 39:51et des chercheurs ont poussé le test
- 39:52plus loin. Ils ont confronté des fourmis
- 39:55de cette super colonie européenne à des
- 39:57fourmis d'Argentine venues du Japon et
- 39:59de Californie. Elles ne se sont pas
- 40:02battues, elles se sont reconnues. Trois
- 40:05continents, un seul peuple. Mais qu'on
- 40:08ne s'y trompe pas, cette paix intérieure
- 40:10a un revers d'une brutalité totale. Là
- 40:13où la fourmie d'Argentine s'installe,
- 40:15elle extermine. Là où deux super
- 40:17colonies aux odeurs différentes se
- 40:19rencontrent, en revanche, éclatent des
- 40:21affrontements d'une échelle qui défie
- 40:22l'imagination.
- 40:24En Californie, sur la ligne de front qui
- 40:26sépare deux de ces empires ennemis, les
- 40:29batailles font rage en permanence. On a
- 40:32observé le long de ces fronts une
- 40:34mortalité massive et continue. Des
- 40:36colonnes qui s'entretuent par milliers
- 40:38jour après jour, sans jamais de trêve.
- 40:41Des tapis de corps déchiquetés que
- 40:43personne ne remarque à quelques mètres
- 40:45des barbecue du dimanche.
- 40:48Fermez les yeux une seconde et voyez ça.
- 40:50Sous les pieds des passants, une guerre
- 40:52plus meurtrière en nombre de combattants
- 40:55que la plupart des batailles humaines de
- 40:57l'histoire.
- 40:59Elle se déroule maintenant. Elle ne
- 41:01s'arrête jamais. Et ces guerres ne se
- 41:03font pas au hasard.
- 41:05Certaines espèces déploient de
- 41:07véritables tactiques. On a observé des
- 41:09fourmis qui alignent des soldats en
- 41:10formation, qui envoient des éclaireuses,
- 41:13qui concentre leur force sur un point
- 41:14faible. Certaines pratiquent même une
- 41:16forme de reconnaissance. Avant de lancer
- 41:18un raid massif, des éclaireuses évaluent
- 41:20la force de l'adversaire. Ce n'est pas
- 41:22la mêlée aveugle qu'on imagine, c'est de
- 41:25la stratégie émergente, née une fois
- 41:27encore de règles simples appliquées par
- 41:30des millions d'individus. Et c'est cette
- 41:32stratégie qui décide sur le terrain
- 41:34quelle colonie survivra et laquelle
- 41:36disparaîtra.
- 41:37Mais toutes les fourmies ne veulent pas
- 41:38de territoire. Certaines veulent quelque
- 41:41chose de bien plus troublant, des corps,
- 41:44des ouvrières, de la main d'œuvre volée.
- 41:46Car il existe dans le monde des fourmis
- 41:49une institution que nous croyons être
- 41:50une invention purement humaine,
- 41:52l'esclavage. Et c'est pour l'espèce qui
- 41:54la pratique une pure stratégie de
- 41:56survie. Il faut regarder de près une
- 41:59fourmie du genre Polyergus qu'on appelle
- 42:01parfois la fourmie Amazone pour
- 42:03comprendre à quel point cette histoire
- 42:05est sombre. C'est une créature
- 42:07magnifique d'un rouge éclatant doté de
- 42:10mandibules longues et incurvées comme
- 42:12des cimères. Des armes parfaites, des
- 42:15armes si parfaites en fait qu'elles ne
- 42:17servent plus à rien d'autre qu'à tuer.
- 42:20Ces mandibules épilé sont si spécialisé
- 42:22pour percer la tête des ennemis qu'elles
- 42:24sont devenues inutiles pour tout le
- 42:26reste. La polyergus ne peut plus creuser
- 42:28un nid, ni s'occuper des larves, ni même
- 42:30se nourrir toute seule. Voilà le
- 42:33paradoxe tragique de cet insecte. C'est
- 42:35un guerrier absolu et un invalide total.
- 42:38Une machine de guerre incapable de
- 42:40survivre par ses propres moyens.
- 42:43Alors, comment vit-elle ? Au dépend des
- 42:45autres, les polyergus lancent des raides
- 42:47contre les nid d'une autre espèce de
- 42:49fourmis. Elles s'y engouffre, taillant
- 42:51en pièce toute résistance avec leurs
- 42:53mandibules poignard et en ressortent en
- 42:56emportant le butin. Les cocons, les
- 42:59nymphes de l'espèce esclave qu'elle
- 43:01ramènent dans leur propre nid. Là, ces
- 43:04nympfes volées écloront, sentiront
- 43:06l'odeur de la colonie Amazone comme s'il
- 43:09s'agissait de la leure et se mettront au
- 43:11travail. Nourrir, nettoyer, creuser,
- 43:15s'occuper des larves des ravisseuses.
- 43:17Elles serviront leur maître toute leur
- 43:19vie sans jamais savoir qu'elles ont été
- 43:21enlevées. Elles nourriront de leur
- 43:24propres mandibules les guerrières qui,
- 43:26elles sont incapables de porter la
- 43:28nourriture à leur propre bouche. Et le
- 43:31fondement de tout ce système est encore
- 43:33plus glaçant.
- 43:34Une reine Polyergus ne peut pas fonder
- 43:37une colonie seule. Elle en est
- 43:39physiquement incapable. Pour démarrer,
- 43:42elle doit s'introduire dans un nid de
- 43:43l'espèce haute, tuer la reine résidente
- 43:46et se faire adopter par les ouvrières
- 43:47orphelines qui, trompé par les odeurs,
- 43:50élèveront alors sa descendance et
- 43:52deviendront ses premières esclaves.
- 43:55Toute la survie de l'espèce Amazone
- 43:57repose sur un asservissement fondateur,
- 44:00un meurtre initial. Sans esclave, pas de
- 44:03polyergus.
- 44:05L'espèce entière est devenue prisonnière
- 44:07de sa propre stratégie. Trop guerrière
- 44:10pour vivre, elle a troqué son autonomie
- 44:13contre des armes.
- 44:15Il y a là quelque chose de vertigineux,
- 44:17presque une leçon. [musique]
- 44:19La spécialisation extrême poussée à son
- 44:21terme ne rend pas libre, elle enchaîne.
- 44:26Et pourtant, et c'est ici que l'histoire
- 44:28prend un tour que je n'attendais pas,
- 44:30les esclaves ne se soumettent pas
- 44:32toujours.
- 44:34En observant en laboratoire ces colonies
- 44:36mixtes, des chercheurs ont vu quelque
- 44:38chose qu'ils n'espérait pas, une
- 44:40rébellion.
- 44:41Les fourmis esclaves, incapables de
- 44:44s'échapper elles-mêmes, ont trouvé une
- 44:46autre voix. Elles s'occupe des larges de
- 44:48leur maîtres, mais parfois elle cesse de
- 44:51les nourrir, elle les néglige et plus
- 44:54radical encore, elle les tue. On a
- 44:57observé des ouvriers esclaves
- 44:58déchiquetant les nyfes de leur
- 44:59ravisseuses, en particulier les futures
- 45:02reines et les futures guerrières,
- 45:03réduisant de manière spectaculaire le
- 45:06nombre de descendants qui atteignent
- 45:07l'âge adulte dans le nid esclavagiste.
- 45:10Prenez la mesure de ce geste. [musique]
- 45:12Ces ouvrières ne peuvent pas se
- 45:14reproduire elles-mêmes. Tuer les lars de
- 45:16leur maître ne leur rapporte rien à elle
- 45:19individuellement.
- 45:20Alors pourquoi le font-elles ? Parce
- 45:22qu'en affaiblissant la colonie
- 45:24esclavagiste, elles réduisent le nombre
- 45:26de raides qu'elle pourra lancer sur les
- 45:28nids voisins. Des nids peuplés de leur
- 45:30propre parentes rester libre. C'est une
- 45:33résistance à retardement, un sabotage au
- 45:36bénéfic qu'elles ne verront jamais.
- 45:39C'est aussi au fond une stratégie de
- 45:41survie. Non pas la leure mais celle de
- 45:44leur lignée. Les chercheurs ont donné à
- 45:46ce comportement un nom qui vaut tous les
- 45:49discours, la rébellion des esclaves.
- 45:52Dans le noir d'un mi
- 45:55croyait de simples automates, une forme
- 45:57de solidarité et de révolte.
- 46:00Je vous avoue que la première fois que
- 46:02j'ai lu ça, j'ai dû relire deux fois.
- 46:05Nous cherchons l'exceptionnalité humaine
- 46:07dans la guerre, l'agriculture,
- 46:09l'esclavage et à chaque fois la fourmie
- 46:12avait déjà trouvé avant nous une façon
- 46:14de survivre par ses moyens. Alors
- 46:17peut-être avons-nous mal posé la
- 46:18question depuis le début. Peut-être que
- 46:21la vraie leçon n'est pas que les fourmis
- 46:23nous ressemblent, mais ce que nous
- 46:25pouvons apprendre d'elle, de leur art de
- 46:27survivre.
- 46:29Et un homme au tout début des années 90
- 46:32a compris ça mieux que quiconque au
- 46:34point d'en tirer une révolution.
- 46:37Milan 1992.
- 46:40Un jeune chercheur italien Marco Dorot
- 46:43rédige sa thèse de doctorat. Il n'est
- 46:46pas biologiste.
- 46:48C'est un informaticien obsédé par un
- 46:50vieux castet que les ordinateurs les
- 46:52plus puissants du monde n'arrivent pas à
- 46:54résoudre efficacement. Le problème du
- 46:56voyageur de commerce. L'énoncé est
- 46:59trivial. Vous avez une liste de villes,
- 47:02un vendeur qui doit toutes les visiter
- 47:04et vous cherchez le chemin le plus
- 47:05court. Un enfant comprend la question.
- 47:08Mais dès que le nombre de villes
- 47:09augmente un peu, le nombre de trajets
- 47:11possibles explose au point qu'aucune
- 47:13machine ne peut tous les tester. C'est
- 47:16l'un de ces problèmes qui hanent les
- 47:17ingénieurs parce qu'ils se cachent
- 47:19partout dans les livraisons, dans les
- 47:21circuits électroniques, dans le routage
- 47:23des données. Et voilà ce que je trouve
- 47:25magnifique dans l'histoire de Dorigo. Il
- 47:28ne cherche pas la solution dans les
- 47:29mathématiques les plus abstraites. Il la
- 47:31cherche par terre.
- 47:33Il repense à une chose que les
- 47:35biologistes avaient décrite, la manière
- 47:37dont les fourmis, sans plans et sans
- 47:39chef, trouvent presque toujours le plus
- 47:41court chemin entre leur nid et la
- 47:43nourriture. Cette même efficacité qui
- 47:46dans la nature fait la différence entre
- 47:48une colonie qui mange et une colonie qui
- 47:51meurt de faim.
- 47:53Souvenez-vous du mécanisme. Une fourmie
- 47:56trace une piste de féromone. Les chemins
- 47:58courts sont parcourus plus vite, donc
- 48:00renforcé plus souvent, donc rendu plus
- 48:02attirant. Le meilleur chemin s'impose de
- 48:05lui-même par accumulation d'odeur.
- 48:08Dorigo a une intuition simple et
- 48:10géniale. Et si on faisait pareil dans un
- 48:12ordinateur ? Et si on lâchait des
- 48:15fourmis virtuelles dans le problème ?
- 48:18Qu'on les laissait déposer des féromones
- 48:20numériques sur les bons trajets ? et
- 48:22qu'on attendait que la solution émerge
- 48:24toute seule.
- 48:26Ça a marché. Ça a marché au-delà de
- 48:29tout. La méthode qu'il a fondé porte un
- 48:31nom, l'optimisation par colonie de
- 48:34fourmis. Les programmes qui imitent le
- 48:36comportement de milliers de fourmis
- 48:38imaginaires, chacune stupide, chacune
- 48:40aveugle à l'ensemble, mais qui
- 48:42collectivement convergent vers des
- 48:43solutions remarquables à des problèmes
- 48:45qui écrasaient les approches classiques.
- 48:48Pensez à l'ironie. Pendant des
- 48:49décennies, on a regardé les fourmis avec
- 48:51un mélange de dégoût et de
- 48:53condescendance. Et voilà qu'un principe
- 48:55pillé à ces insectes se mettent à
- 48:57optimiser le routage des camions de
- 48:58livraison, à dessiner les circuits des
- 49:00microprocesseurs, à gérer le trafic des
- 49:03télécommunications,
- 49:04la sagesse de survie des fourmis
- 49:06transformé en code.
- 49:08Suivez cette piste jusqu'à aujourd'hui.
- 49:11Quand vous cliquez sur une vidéo, quand
- 49:12un message file d'un continent à
- 49:14l'autre, les données doivent trouver
- 49:15leur chemin à travers un labyrinthe
- 49:17immense de câbles et de routeurs. Et
- 49:20certains des algorithmes qui décident
- 49:21par où faire passer ces paquets
- 49:22d'informations s'inspirent directement
- 49:24des pistes de féromone. Le réseau
- 49:27apprend quels chemins sont rapides, les
- 49:29renforce comme une piste odorante, évite
- 49:32les embouteillages exactement comme une
- 49:33colonne de fourmis contourne un
- 49:35obstacle. Dans les centres de données
- 49:37géants qui font tourner le monde
- 49:39numérique, quelque part dans la logique
- 49:41des machines tournent encore l'écho de
- 49:43six pattes traînant un aiguillon dans la
- 49:45poussière d'une forêt d'Amérique du Sud.
- 49:48Nous avons construit un système nerveux
- 49:50planétaire et son principe nous l'avons
- 49:53appris de créatures qui n'ont pas de
- 49:55cerveau collectif.
- 49:57C'est là que le miroir se retourne
- 49:59complètement parce qu'aujourd'hui on ne
- 50:01se contente plus de copier les fourmis
- 50:03dans des logiciels. On les copie dans la
- 50:06matière. Des laboratoires font voler des
- 50:08essins de petits drones qui n'obéissent
- 50:10à aucun pilote central. Chaque appareil
- 50:13suit quelques règles simples, communique
- 50:15avec ses voisins immédiats et de cette
- 50:17conversation locale émerge un vol
- 50:20coordonné capable de contourner des
- 50:22obstacles, de se réorganiser si l'un
- 50:24tombe, de couvrir un terrain de
- 50:26recherche. Aucun pilote ne dirige les
- 50:29seins. Les seins se dirige lui-même
- 50:32exactement précisément comme une colonne
- 50:34de fourmis légionnaire.
- 50:37On a démonté le vivant, compris sa règle
- 50:39de survie et rebâti la règle en métal et
- 50:42en circuit. Et maintenant, retournez le
- 50:45regard une dernière fois vers
- 50:47l'intérieur, vers ce que vous êtes en
- 50:49train d'utiliser pour comprendre cette
- 50:51phrase. Votre cerveau, cet objet que
- 50:54nous plaçons au sommet de tout, la chose
- 50:57la plus complexe de l'univers connu. De
- 50:59quoi est-il fait ? de cellules, des
- 51:02milliards de neurones dont chacun pris
- 51:05isolément est stupide. Un neurone ne
- 51:08sait pas ce qu'est une couleur, un
- 51:09souvenir, une peur, votre nom. Il ne
- 51:13fait qu'une chose, recevoir des signaux
- 51:16et décider selon une règle simple s'il
- 51:18transmet ou non. Rien de plus. Nul
- 51:22neurone ne contient votre pensée. Nul ne
- 51:25sait qu'il participe à un vous.
- 51:27Et pourtant, de leurs milliards de
- 51:29conversations locales sans chef, sans
- 51:32centre, sans architectes, émergent tout.
- 51:35La conscience, l'amour, ces mots que
- 51:38vous lisez.
- 51:39Voyez-vous ce qui vient de se passer ?
- 51:42Nous sommes partis à la recherche de
- 51:43l'étrangeté dans la fourmilière, cette
- 51:45société sans roi où la survie surgit de
- 51:48la stupidité multipliée et nous l'avons
- 51:51retrouvé mot pour mot dans notre propre
- 51:54crâne.
- 51:55Vous êtes une colonie.
- 51:57Vous êtes 20 mils de fourmis à l'échelle
- 51:59cellulaire, un super organisme qui se
- 52:02prend pour un individu.
- 52:04La fourmie isolée ne sait pas qu'elle
- 52:06appartient à quelque chose de plus
- 52:08grand. Le neurone non plus. Et si l'un
- 52:11comme l'autre ignore le tout qu'il
- 52:13compose, alors la vraie question, la
- 52:15seule, celle qui devrait vous tenir
- 52:17éveillée cette nuit comme elle a tenu
- 52:19éveillé Edward Wilson après sa
- 52:21découverte, c'est celle-ci.
- 52:24De quel superorganisme immense et
- 52:26invisible êtes-vous, sans le savoir, une
- 52:29seule petite fourmie ?
- 52:32La prochaine fois que vous en croiserez
- 52:34une sur un rebord de fenêtre seul,
- 52:37minuscule, apparemment perdu, ne
- 52:40l'écrasez pas trop vite. Elle ne sait
- 52:42pas ce qu'elle fait. Elle ne connaît ni
- 52:44le plan, ni le but, ni la carte.
- 52:48Elle suit une odeur laissée par une
- 52:49autre qui suivait une odeur laissée par
- 52:51une autre encore. Et de cette chaîne
- 52:54aveugle est né un empire de 20000
- 52:56milliards d'individus qui survit à tout,
- 52:59au froid, au feu, à l'inondation, à la
- 53:02famine, à la maladie, à la guerre.
- 53:05Un empire qui bâtit des forteresses,
- 53:08cultive des champs vieux comme les
- 53:09dinosaures, traverse les crues sur des
- 53:11radeaux de chair et a fini par nous
- 53:13apprendre comment penser en réseau. Elle
- 53:16ne sait rien de tout ça. Vous maintenant
- 53:19si et cette petite créature sous votre
- 53:21doigt porte en elle le plus vieux secret
- 53:24du vivant. Que le tout toujours survit
- 53:27bien mieux que la somme de ceux qui
- 53:29l'ignorent.
- 53:30Si ce voyage tout la surface du monde
- 53:32vous a fait regarder cette planète
- 53:33autrement, restez avec moi pour les
- 53:36prochains. Abonnez-vous, laissez un
- 53:38pouce bleu et dites-moi en commentaire
- 53:40ce qui dans cette histoire vous a le
- 53:42plus bouleversé. Le monde est bien plus
- 53:45étrange qu'on ne nous l'a racontter et
- 53:47on ne fait que commencer à le lire.
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This page contains the full transcript of Fourmis : qui dirige réellement la colonie ? by La Science Assoupie, generated from the public captions YouTube serves with the video. The transcript has 8,421 words across 1,426 segments, with the original timestamps preserved so you can click any line to jump to that moment in the embedded player.
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