Discours de la servitude volontaire - La Boétie [lecture audio] — Transcript
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- 0:00Discours de la servitude volontaire,
- 0:03Etienne de la Boétie.
- 0:05D'avoir plusieurs seigneurs, aucun bien
- 0:07je n'y vois.
- 0:09Qu'un sans plus soit le maître et qu'un
- 0:13seul soit le roi.
- 0:14Voilà ce que disait Ulysse en public
- 0:17selon Homère.
- 0:19S'il avait seulement dit d'avoir
- 0:21plusieurs seigneurs, aucun bien je n'y
- 0:23vois,
- 0:25il n'y aurait rien eu de plus à ajouter.
- 0:28Mais alors qu'il fallait dire pour
- 0:30parler avec raison
- 0:32que la domination de plusieurs ne peut
- 0:34être bonne puisque la puissance d'un
- 0:37seul dès lors qu'il prend le titre de
- 0:39maître est déjà dure et déraisonnable,
- 0:43il est allé ajouter tout au contraire
- 0:46qu'un sans plus soit le maître et qu'un
- 0:49seul soit le roi.
- 0:51Il faudrait peut-être excuser Ulysse qui
- 0:54sans doute
- 0:56avait besoin d'user de ce discours pour
- 0:58apaiser la révolte de l'armée
- 1:00et je le crois
- 1:01tenait davantage un propos de
- 1:03circonstance que de vérité.
- 1:07Mais à parler à bon escient, c'est un
- 1:10malheur extrême d'être le sujet d'un
- 1:12maître dont on ne peut jamais s'assurer
- 1:15qu'il soit bon puisqu'il est toujours en
- 1:17son pouvoir d'être mauvais quand il le
- 1:20voudra.
- 1:21Et si l'on a plusieurs maîtres, c'est
- 1:25autant qu'on en a être autant de fois
- 1:28extrêmement malheureux.
- 1:30Néanmoins, je ne veux pas pour le moment
- 1:33discuter de la question si débattue de
- 1:35savoir si les autres formes de
- 1:36république sont meilleures que la
- 1:38monarchie.
- 1:40Je voudrais juste savoir avant de
- 1:42questionner la place que doit avoir la
- 1:44monarchie parmi les républiques
- 1:46si elle doit ne serait-ce qu'en avoir
- 1:48une.
- 1:49En effet, on peine à croire qu'il n'y
- 1:52avait rien de public en ce gouvernement
- 1:54où tout revient à un seul dirigeant.
- 1:57Mais cette question sera examinée à un
- 1:59autre moment.
- 2:00Elle demanderait bien un traité à part,
- 2:02ou plutôt provoquerait tous les débats
- 2:04politiques possibles.
- 2:06Pour l'instant, je voudrais seulement
- 2:08comprendre comment il peut arriver que
- 2:11tant d'hommes, tant de bourgs,
- 2:14tant de villes, tant de nations
- 2:16endurent quelquefois un tyran qui est
- 2:18seul, qui n'a d'autre puissance que
- 2:20celle qu'ils lui donnent, qui n'a de
- 2:22pouvoir de leur nuire que celui qu'ils
- 2:25ont de pouvoir l'endurer, qui ne saurait
- 2:28leur faire du mal que parce qu'ils
- 2:30préfèrent le supporter que le
- 2:32contredire.
- 2:33C'est une chose extraordinaire,
- 2:35assurément, et toutefois si commune
- 2:39qu'il faut d'autant plus s'en attrister
- 2:41et d'autant moins s'en étonner que de
- 2:43voir un million d'hommes servir
- 2:46misérablement, le cou sous le joug, sans
- 2:49être contraints par une plus grande
- 2:51force, mais en étant, semble-t-il,
- 2:55presque enchantés et charmés
- 2:58au nom seul d'un individu, dont ils ne
- 3:02doivent ni craindre la puissance,
- 3:04puisqu'il est seul, ni ré-aimer les
- 3:06qualités, puisqu'il est inhumain et
- 3:09sauvage envers eux.
- 3:11Notre faiblesse, à nous autres hommes,
- 3:14est telle qu'il nous faut souvent obéir
- 3:17à la force, temporiser, car nous ne
- 3:20pouvons pas toujours être les plus
- 3:22forts.
- 3:23Donc, si une nation est contrainte par
- 3:26la force de la guerre à servir un seul
- 3:29individu, comme la cité d'Athènes les
- 3:32trente tyrans,
- 3:33il ne faut pas s'étonner qu'elle le
- 3:35serve, mais se plaindre de ce fait, ou
- 3:38bien plutôt ni s'en étonner, ni s'en
- 3:40plaindre, mais le supporter patiemment
- 3:43et se réserver une meilleure fortune à
- 3:46l'avenir.
- 3:48Notre nature est ainsi faite que les
- 3:50obligations communes que nous avons
- 3:51envers nos amis l'emporte sur le reste
- 3:55une bonne partie de notre vie.
- 3:57Il est raisonnable d'aimer la vertu. On
- 4:00estime les beaux faits, on reconnaît la
- 4:02source des bienfaits que l'on reçoit
- 4:05et l'on réduit souvent notre confort
- 4:07pour augmenter les honneurs et les
- 4:08avantages de celui qu'on aime et qui le
- 4:11mérite.
- 4:12Mais si pareillement les habitants d'un
- 4:15pays ont trouvé un grand personnage qui
- 4:17est montré à l'expérience une grande
- 4:21prévoyance à les protéger un grand
- 4:24courage à les défendre
- 4:26un grand soin à les gouverner. Si en
- 4:29conséquence
- 4:30ils s'habituent à lui obéir et à lui
- 4:32faire confiance au point de lui accorder
- 4:34des privilèges
- 4:36alors je ne sais pas s'il serait sage de
- 4:38le tirer d'une position où il agissait
- 4:40bien pour le placer en une autre où il
- 4:42pourra mal agir.
- 4:44Il est vrai cependant qu'on ne manque
- 4:46pas de qualité lorsqu'on ne craint pas
- 4:48le mal de la part de celui dont on a
- 4:51reçu que le bien.
- 4:52Mais grand Dieu, qu'est-ce que ? Comment
- 4:55?
- 4:57Quel est ce malheur, ce vice ou plutôt
- 5:00ce malheureux vice
- 5:02voir un nombre infini de personnes non
- 5:05pas obéir mais servir non pas être
- 5:09gouvernés mais tyrannisés et
- 5:13sans avoir ni biens ni parents ni femmes
- 5:16ni enfants ni existence même qui leur
- 5:19appartiennent en propre
- 5:20endurer les pillages, les débauches, les
- 5:23cruautés non pas d'une armée ou d'un
- 5:25camp barbare contre lequel il faudrait
- 5:28défendre son sang et sa vie mais de la
- 5:31part d'un seul individu.
- 5:34Et cet individu n'est ni un Hercule ni
- 5:36un Samson
- 5:38mais seulement un homme laid le plus
- 5:40souvent le plus lâche et efféminé de la
- 5:43nation inhabitué à la poudre des
- 5:46batailles mais uniquement et encore
- 5:49péniblement
- 5:51au sable des tournois, inapte à
- 5:53commander aux hommes avec force et même
- 5:56incapable de servir médiocrement la
- 5:58moindre
- 6:00Appellerons-nous cela de la ?
- 6:02Dirons-nous que ceux qui se soumettent
- 6:04sont des couards et des ? Si deux,
- 6:07trois, quatre personnes se laissent
- 6:10dominer par une seule,
- 6:12cela est étrange, mais toutefois
- 6:13possible. On pourra légitimement dire
- 6:16que c'est faute de courage. Mais si 100
- 6:19ou 1000 individus souffrent à cause d'un
- 6:22seul, ne dira-t-on pas au lieu qu'ils
- 6:25n'osent pas s'en prendre à lui, qu'ils
- 6:28ne le veulent pas et que ce n'est pas là
- 6:30de la couardise, mais plutôt du mépris
- 6:32ou du ?
- 6:33Si l'on voit, non pas 100, non pas 1000,
- 6:36mais 100 pays, 1000 villes, 1 million
- 6:40d'hommes ne pas s'attaquer à un seul
- 6:43dont le meilleur traitement qu'il
- 6:44reçoive est pourtant l'asservissement et
- 6:47l'oppression,
- 6:49comment pourrons-nous nommer ? Est-ce de
- 6:51la ?
- 6:53Tous les vices, cependant, ont
- 6:54naturellement leurs limites qu'ils ne
- 6:57peuvent pas dépasser.
- 6:59Deux hommes, voire 10, peuvent bien en
- 7:02craindre un,
- 7:04mais 1000 hommes, 1 million d'hommes, un
- 7:07millier de villes qui se laissent
- 7:09dominer par un seul être,
- 7:11ce n'est pas de la couardise, car la
- 7:13couardise ne va pas jusque-là.
- 7:15De même que la vaillance n'exige pas
- 7:18qu'un guerrier escalade une forteresse,
- 7:21assaille une armée ou conquière un
- 7:23royaume à lui seul.
- 7:25Quel est donc ce vice monstrueux qui ne
- 7:28mérite même pas le nom de couardise,
- 7:31qui n'a pas de mots assez laids, que la
- 7:33nature renie
- 7:35et que la langue refuse de ?
- 7:38Qu'on mette d'un côté 50000 hommes en
- 7:41armes et autant de l'autre
- 7:43qu'on les range en ordre de bataille
- 7:45qu'ils en viennent à s'affronter les uns
- 7:48libres et combattant pour leur
- 7:50indépendance les autres pour la leur
- 7:53ravir
- 7:54auxquels suppose-t-on que la victoire
- 7:56sera promise lesquels pense-t-on iront
- 7:59le plus vaillamment au combat ceux qui
- 8:01espèrent comme récompense de leur peine
- 8:04le maintien de leur liberté
- 8:06ou ceux à qui il n'est pas permis
- 8:07d'attendre aucun autre salaire donné ou
- 8:10reçu
- 8:11que la servitude d'autrui
- 8:13les uns ont toujours devant les yeux le
- 8:15bonheur de leur vie passée et l'espoir
- 8:18du même bonheur à l'avenir et ils n'ont
- 8:20pas tellement en tête les souffrances
- 8:22momentanées qu'ils endurent le temps
- 8:24d'une bataille que ceux qu'il leur
- 8:26faudra endurer à jamais eux leurs
- 8:29enfants et toute leur postérité
- 8:32les autres n'ont rien qui les
- 8:33enhardissent sinon une petite pointe de
- 8:36convoitise qui s'affaiblit soudain face
- 8:38au danger et qui si ardente soit-elle
- 8:42s'éteindra à la moindre goutte de sang
- 8:44qui coulera de leur plaie.
- 8:46Lors des batailles si célèbres que
- 8:48Miltiade Léonidas Thémistocle livrèrent
- 8:52il y a 2000 ans
- 8:54qui sont encore aujourd'hui aussi
- 8:56fraîches que si c'était hier dans la
- 8:58mémoire des livres et des hommes et qui
- 9:00furent livrées en Grèce pour le bien des
- 9:02Grecs et pour l'exemple de tous
- 9:05qu'est-ce qui donna pense-t-on à un si
- 9:08petit nombre de guerriers comme
- 9:09l'étaient les Grecs non le pouvoir mais
- 9:12le courage de soutenir la force de tant
- 9:14de navires que la mer elle-même en était
- 9:17recouverte qu'est-ce qui leur donna le
- 9:20courage de battre des nations si
- 9:21nombreuses que l'escadron des Grecs
- 9:24n'aurait pas fourni s'il avait fallu
- 9:26assez de capitaine aux armées ennemies
- 9:29sinon qu'en des jours glorieux
- 9:31semble-t-il ce n'était pas tant la
- 9:34bataille des Grecs contre les Perses qui
- 9:36se jouait que la victoire de la liberté
- 9:38sur la domination, de l'indépendance sur
- 9:42la convoitise.
- 9:43C'est déjà une chose merveilleuse
- 9:45d'entendre parler de la vaillance que la
- 9:47liberté met dans le cœur de ceux qui la
- 9:49défendent.
- 9:51Mais ce qui se fait dans tous les pays,
- 9:53chez tous les hommes, tous les jours, à
- 9:56savoir qu'un homme en maltraite 100000
- 9:59et les prive de leur liberté,
- 10:01qui le croirait s'il ne faisait que
- 10:03l'entendre dire sans le ?
- 10:06Et si cela n'arrivait qu'en des pays
- 10:08étrangers et de lointains territoires
- 10:11et qu'on nous le rapportait, qui ne
- 10:14penserait pas que ce soit uniquement un
- 10:16mensonge inventé plutôt que la ?
- 10:20Et pourtant, ce tyran qui est si seul,
- 10:23il n'est pas besoin de le combattre, il
- 10:26n'est pas besoin de le défaire,
- 10:28il est de lui-même défait si son pays
- 10:31refuse d'être asservi.
- 10:34Il ne s'agit pas de lui reprendre des
- 10:35avantages, mais de ne lui en donner
- 10:38aucun.
- 10:39Si son pays ne se met pas en peine
- 10:41d'œuvrer à son propre bonheur, qu'au
- 10:43moins il ne travaille pas à sa ruine.
- 10:47Ce sont les peuples eux-mêmes qui se
- 10:49laissent, ou plutôt se font sciemment
- 10:51maltraiter, puisqu'en cessant de servir,
- 10:54ils en seraient quittes. C'est le peuple
- 10:56qui s'asservit, qui se coupe la gorge,
- 10:59qui, ayant le choix d'être serf ou
- 11:02d'être libre, abandonne son indépendance
- 11:05et tombe sous le joug, qui consent à son
- 11:07mal, voire le recherche.
- 11:10S'il lui coûtait quelque chose de
- 11:11retrouver sa liberté, je ne l'inciterais
- 11:14point à agir. Et pourtant, qu'est-ce que
- 11:17l'homme doit avoir de plus cher que de
- 11:19se remettre en son droit naturel et,
- 11:22pour ainsi dire, revenir de la bête à ?
- 11:27Mais je ne désire même pas qu'il ait un
- 11:29si grand courage. Je comprends qu'il
- 11:31préfère, je ne sais quelle sécurité de
- 11:33vie misérable à l'espoir douteux de
- 11:36vivre comme il l'entend. ? Si pour avoir
- 11:40la liberté, il ne faut que la désirer,
- 11:43s'il n'y a besoin que d'une simple
- 11:44volonté, y aura-t-il une nation au monde
- 11:48qui l'estime encore trop cher alors
- 11:51qu'elle peut la gagner d'un seul ?
- 11:53Y aura-t-il une nation qui se dispense
- 11:55de vouloir retrouver le bien qu'il
- 11:57faudrait racheter au prix de son sang et
- 12:00dont la perte rend à tous les gens
- 12:02d'honneur la vie déplaisante et la mort
- 12:05?
- 12:07C'est comme le feu d'une petite
- 12:09étincelle qui devient grand et toujours
- 12:11se renforce.
- 12:13Plus il trouve de bois, plus il est près
- 12:15d'en brûler. Mais, sans qu'on y jette de
- 12:18l'eau pour l'éteindre, simplement en
- 12:20cessant d'y mettre du bois, comme il n'a
- 12:22plus rien à consumer, il se consume
- 12:25lui-même et perd de sa force et cesse
- 12:28d'être un feu.
- 12:29Il en va pareillement des tyrans.
- 12:31Plus ils pillent, plus ils exigent, plus
- 12:34ils ruinent et détruisent,
- 12:37plus on leur donne, plus on les sert,
- 12:40plus ils se fortifient et deviennent
- 12:42toujours plus forts et disposés à tout
- 12:45anéantir et détruire.
- 12:48Mais si on ne leur donne rien,
- 12:50si on ne leur obéit point,
- 12:52sans combattre, sans frapper, ils
- 12:55demeurent nus et défaits
- 12:57et ne sont plus rien. Comme la branche
- 13:00se devient sèche et morte quand la
- 13:02racine n'a plus de sève ou de suc
- 13:05nutritif.
- 13:06Pour acquérir ce qu'ils demandent, les
- 13:09hommes courageux ne craignent point le
- 13:11danger.
- 13:12Les hommes sensés ne refusent point la
- 13:15peine.
- 13:16Mais les lâches et les paresseux ne
- 13:19savent ni endurer le mal ni apprécier le
- 13:22bien.
- 13:23Ils arrêtent en cela de le souhaiter et
- 13:25perdent par lâcheté le courage de le
- 13:28réclamer.
- 13:29Du fait de leur nature, ils ne gardent
- 13:31que le désir de l'avoir. Ce désir, cette
- 13:35volonté commune aux sages et aux
- 13:37irréfléchis,
- 13:38aux courageux et aux couards,
- 13:41leur fait souhaiter tout ce dont
- 13:43l'acquisition les rendrait heureux et
- 13:46contents.
- 13:47Il n'y a qu'une seule chose, faut-il
- 13:49dire, que les hommes, je ne sais
- 13:52pourquoi, ne désirent point par nature,
- 13:55c'est la liberté.
- 13:57Elle est toutefois un bien si grand et
- 14:01si plaisant que lorsqu'elle est perdue,
- 14:04tous les maux s'ensuivent.
- 14:06Et même les biens qui restent après elle
- 14:09perdent entièrement le goût et la
- 14:11saveur, corrompus par la servitude.
- 14:14Cette seule liberté, les hommes ne la
- 14:17désirent point,
- 14:18sans autre raison, semble-t-il,
- 14:21que s'ils la désiraient, ils l'auraient.
- 14:24C'est comme s'ils refusaient de faire
- 14:26cette belle acquisition simplement parce
- 14:29qu'elle est trop facile à obtenir.
- 14:32Pauvres et misérables peuples insensés,
- 14:35nations obstinées dans votre mal et
- 14:38aveugles en votre bien,
- 14:40vous vous laissez ravir sous vos yeux le
- 14:42plus beau et le plus clair de votre
- 14:45revenu.
- 14:46Vous laissez piller vos champs, voler
- 14:48vos maisons et les dépouiller des
- 14:50meubles anciens de vos pères. Vous vivez
- 14:53de telle sorte que vous ne pouvez vous
- 14:56vanter de posséder quelque chose.
- 14:59Il semblerait que désormais, ce soit
- 15:01pour vous un grand bonheur de mettre en
- 15:03fermage vos biens, vos familles et vos
- 15:06vies.
- 15:07Et tout ce dégât, ce malheur, cette
- 15:10ruine vous vient non pas d'ennemis, mais
- 15:13bien de l'ennemi que vous placez
- 15:15vous-même sur le piédestal où il est,
- 15:18pour lequel vous allez si courageusement
- 15:20à la guerre, pour la grandeur duquel
- 15:23vous ne refusez point de vous sacrifier
- 15:26jusqu'à la mort.
- 15:28Celui qui a si grande maîtrise sur vous
- 15:31n'a que deux yeux, n'a que deux mains,
- 15:34n'a qu'un corps et n'a rien de plus que
- 15:37ce que possède le dernier des hommes
- 15:40dans l'immense nombre infini de vos
- 15:42villes sinon l'avantage que vous lui
- 15:45donnez de vous détruire.
- 15:48D'où a-t-il pris tous ces yeux dont il
- 15:51vous surveille si ce n'est pas vous qui
- 15:54les lui ?
- 15:55Comment a-t-il tant de mains pour vous
- 15:58frapper s'il ne les prend pas de ? Les
- 16:01pieds dont il foule vos cités
- 16:04d'où les a-t-il si ce ne sont pas les ?
- 16:07Comment a-t-il quelque pourvoir sur vous
- 16:10sinon par ? Comment oserait-il vous
- 16:14attaquer
- 16:15s'il n'était pas d'intelligence avec ?
- 16:19Que pourrait-il vous faire si vous
- 16:21n'étiez pas receleur du voleur qui vous
- 16:23pille, complice du meurtrier qui vous
- 16:26tue et traîtres à ?
- 16:29Vous semez vos récoltes afin qu'il les
- 16:32ravage. Vous meublez et remplissez vos
- 16:35maisons afin de le lui donner de quoi
- 16:38piller. Vous nourrissez vos filles afin
- 16:41qu'il ait son soûl de luxe. Vous
- 16:43nourrissez vos enfants afin qu'au
- 16:45meilleur des cas il les entraîne dans
- 16:47ses guerres, les conduisent à la
- 16:49boucherie, en fassent les ministres de
- 16:52ses convoitises
- 16:53et les exécuteurs de ses vengeances.
- 16:56Vous vous usez à peine afin qu'il puisse
- 16:59se faire cajoler dans ses délices et se
- 17:02vautrer dans des plaisirs sales et
- 17:04abjects.
- 17:05Vous vous affaiblissez afin de le rendre
- 17:07plus fort et plus rude à vous raccourcir
- 17:10la bride.
- 17:11Et de tant d'indignités que les bêtes
- 17:14mêmes ne sauraient ni connaître ni
- 17:17endurer, vous pouvez vous délivrer.
- 17:20Si vous essayez non pas vous-même de
- 17:22vous en délivrer,
- 17:25mais seulement d'en avoir la volonté.
- 17:28Soyez résolu à ne plus servir et vous
- 17:32voilà libre. Je ne veux pas que vous le
- 17:34poussiez ou que vous l'ébranliez, mais
- 17:37seulement ne le soutenez plus. Vous le
- 17:41verrez alors
- 17:42comme un grand colosse à qui on a dérobé
- 17:45sa base, de son poids même s'abattre et
- 17:49se rompre.
- 17:51Certes, les médecins conseillent bien de
- 17:54ne pas toucher aux plaies incurables et
- 17:57je n'agis pas seulement en voulant
- 17:59exhorter là-dessus le peuple qui a perdu
- 18:01depuis longtemps toute connaissance.
- 18:04Ceux qui,
- 18:05puisqu'ils ne sent plus son mal,
- 18:08montrent assez que la maladie dont il
- 18:10est atteint est mortelle.
- 18:12Cherchons donc si nous pouvons en
- 18:14trouver des hypothèses pour expliquer
- 18:17comment cette opiniâtre volonté de
- 18:19servir s'est enracinée si profondément
- 18:22que l'amour même de la liberté ne semble
- 18:25désormais plus si naturelle.
- 18:28Premièrement, il ne fait, je crois,
- 18:31aucun doute
- 18:32que si nous vivions selon les droits que
- 18:34la nature nous a donné et selon les
- 18:36enseignements qu'elle nous apprend,
- 18:38nous serions naturellement obéissants à
- 18:41nos parents, sujets de la raison et
- 18:43serfs de personne.
- 18:45De l'obéissance qu'on montre
- 18:47spontanément à son père et à sa mère,
- 18:49tous les hommes peuvent en témoigner,
- 18:52chacun en ce qui le concerne.
- 18:55Quant à savoir si la raison naît avec
- 18:57nous ou pas,
- 18:59ce qui est une question largement
- 19:00débattue par les académiciens et
- 19:02discutée par toute l'école des
- 19:04philosophes, je ne pense pas, pour
- 19:07l'heure, me tromper en disant qu'il y a
- 19:09en notre âme une semence naturelle de
- 19:12raison
- 19:13qui, si on l'entretient par de bons
- 19:15conseils et de bonnes habitudes,
- 19:17s'épanouit en vertu et, au contraire,
- 19:21si elle ne peut supporter les vices qui
- 19:23surviennent souvent, étouffée, avorte.
- 19:27Mais de toute évidence, il y a une chose
- 19:29claire et manifeste sur laquelle on ne
- 19:32peut pas s'aveugler.
- 19:34C'est que la nature, ministre de Dieu,
- 19:38gouvernante des hommes, nous a tous
- 19:41façonné d'une même forme et,
- 19:43semble-t-il, dans un même moule,
- 19:47afin de nous reconnaître les uns les
- 19:49autres comme des compagnons, ou plutôt
- 19:52comme des frères.
- 19:53Et si, en partageant les présents
- 19:56qu'elle nous faisait,
- 19:57elle a prodigué quelques avantages de
- 20:00corps ou d'esprit aux uns plus qu'aux
- 20:01autres,
- 20:02elle n'a pourtant pas voulu nous faire
- 20:05rentrer dans ce monde comme en lice
- 20:08et n'a pas envoyé ici-bas les plus forts
- 20:11ni les plus avisés comme des brigands
- 20:13armés dans une forêt pour y maltraiter
- 20:16les plus faibles.
- 20:18Il faut plutôt croire que, réservant des
- 20:21parts plus grandes aux uns et plus
- 20:23petites aux autres,
- 20:25elle voulait faire une place à
- 20:26l'affection fraternelle et laisser
- 20:28chacun la mettre en pratique en ayant
- 20:32pour les uns le pouvoir d'apporter son
- 20:35aide, pour les autres, le pouvoir de la
- 20:37recevoir.
- 20:39Puisque donc bonne mère nous a donné à
- 20:42tous toute la terre pour demeure,
- 20:45nous a tous logé dans la même maison,
- 20:48nous a tous façonné d'après le même
- 20:51modèle, afin que chacun puisse se
- 20:53reconnaître presque l'un dans l'autre
- 20:56comme en un miroir,
- 20:58si elle nous a donné à tous ce grand
- 21:00présent de la voix et de la parole pour
- 21:03nous accorder
- 21:04et fraterniser davantage et faire
- 21:07communier nos volontés par la commune et
- 21:10mutuelle déclaration de nos pensées,
- 21:12si elle a tâché par tous les moyens de
- 21:15serrer et resserrer si fort le nœud de
- 21:18notre alliance et les liens de notre
- 21:20société, si elle a montré en toute chose
- 21:23qu'elle ne voulait pas seulement nous
- 21:25unir, mais faire de nous un seul et même
- 21:28être,
- 21:29alors, il ne faut pas mettre en doute
- 21:32que nous ne soyons tous naturellement
- 21:34libres, puisque nous sommes tous
- 21:37compagnons.
- 21:38Nul ne peut concevoir que la nature ait
- 21:41mis quelqu'un en situation de servitude,
- 21:44puisqu'elle nous a tous mis en situation
- 21:46d'égale compagnie.
- 21:49En vérité,
- 21:50ce n'est pas la peine de débattre si la
- 21:52liberté est naturelle,
- 21:54puisqu'on ne peut tenir personne en
- 21:56servitude sans lui faire tort,
- 21:59et qu'il n'y a rien au monde de si
- 22:01contraire à la très raisonnable nature
- 22:04que l'injustice.
- 22:06Il demeure donc que la liberté est une
- 22:09chose naturelle
- 22:11et par la même, à mon avis,
- 22:13que nous ne sommes pas seulement nés
- 22:15indépendants, mais aussi disposés à
- 22:18défendre notre indépendance.
- 22:20Or, si jamais nous doutons de cela et
- 22:23nous trouvons si abâtardis que nous ne
- 22:26puissions reconnaître nos biens ni
- 22:28pareillement nos inclinations
- 22:30spontanées,
- 22:31il faudra que je vous fasse l'honneur
- 22:34que vous méritez de monter, pour ainsi
- 22:36dire, les bêtes brutes en chaire et vous
- 22:39enseigner votre nature et votre
- 22:42condition.
- 22:43Les bêtes, Dieu me vienne en aide,
- 22:46crient aux hommes si ceux-ci nous font
- 22:48trop les sourds. Vive la ! Plusieurs
- 22:51d'entre elles meurent aussitôt qu'elles
- 22:53sont prises, comme le poisson quitte la
- 22:56vie aussitôt qu'il sort de l'eau.
- 22:59Celles-là quittent pareillement la
- 23:00lumière et ne veulent point survivre à
- 23:03leur liberté naturelle.
- 23:05Si les animaux avaient entre eux des
- 23:08prééminences,
- 23:09ils feraient de ces bêtes-là leurs plus
- 23:11nobles membres. Les autres, des plus
- 23:14grandes aux petites,
- 23:16lorsqu'on les prend, résistent tant de
- 23:19leurs ongles, de leurs cornes, de leurs
- 23:21becs et de leurs pieds
- 23:23qu'elles montrent assez combien elles
- 23:26tiennent à ce qu'elles sont en train de
- 23:28perdre.
- 23:29Puis, lorsqu'elles sont prises, elles
- 23:32nous donnent tellement de signes
- 23:34qu'elles sont conscientes de leur
- 23:36malheur qu'il est clair qu'elles
- 23:37languissent plus qu'elles ne vivent et
- 23:40prolongent leur vie pour se lamenter sur
- 23:42leur bonheur perdu davantage que pour se
- 23:45plaire à vivre en servitude. L'éléphant,
- 23:48s'étant défendu jusqu'à l'épuisement, ne
- 23:51voyant plus d'issue et étant sur le
- 23:53point d'être pris, enfonce ses mâchoires
- 23:56et casse ses dents contre les arbres.
- 23:58Que montre-t-il si ce n'est que son
- 24:00grand désir de rester libre comme il est
- 24:03lui donne de l'esprit et lui conseille
- 24:05de marchander avec les chasseurs pour
- 24:07voir s'il en sera quitte au prix de ses
- 24:10dents et s'il pourra payer sa liberté de
- 24:13la rançon de son ivoire.
- 24:15Nous abattons le cheval dès sa naissance
- 24:18pour lui apprendre à nous servir.
- 24:20Pourtant,
- 24:21nous ne savons si bien le flatter
- 24:24que quand il faut le dompter, il ne mord
- 24:27le frein, ne rue contre l'éperon comme
- 24:31pour montrer, semble-t-il, à la nature
- 24:34et témoigner au moins que s'il sert, ce
- 24:37n'est pas de son plein gré, mais par
- 24:40contrainte. Que dire ?
- 24:43Même les bœufs sous le poids du joug
- 24:45geignent et les oiseaux dans la cage se
- 24:47plaignent,
- 24:48comme je l'ai dit autrefois lorsque je
- 24:50consacrais mon temps à la rime
- 24:52française.
- 24:54Car je ne craindrai point en t'écrivant,
- 24:56ô Longa,
- 24:58de mêler ici mes vers dont je constate
- 25:00toujours que tu me fais une gloire
- 25:03pour autant que tu en sembles satisfait.
- 25:06Ainsi donc, puisque tous les êtres qui
- 25:08ont du sentiment dès lors qu'ils en ont
- 25:11sentent le mal de la sujétion et courent
- 25:14après la liberté
- 25:15puisque les bêtes aussi qui sont faites
- 25:18pour le service de l'homme ne peuvent
- 25:20s'accoutumer à servir qu'en protestant
- 25:23de leur désir contraire quel est cet
- 25:26événement malencontreux qui a pu
- 25:28dénaturer l'homme, lui le seul être né
- 25:31pour vivre vraiment en toute
- 25:33indépendance
- 25:35et lui faire perdre la mémoire de son
- 25:36premier état et le désir de le ?
- 25:40Il y a trois sortes de tyrans.
- 25:43Les uns tiennent leur royaume par
- 25:45l'élection du peuple. Les autres par la
- 25:48force des armes, les derniers par
- 25:50succession familiale.
- 25:52Ceux qui l'ont acquis par le droit de la
- 25:54guerre se comportent comme qui dirait en
- 25:57terre conquise.
- 25:59Ceux qui naissent rois ne sont
- 26:01communément guère meilleurs
- 26:04mais étant nés et nourris au sein de la
- 26:06tyrannie
- 26:07ils tirent avec le lait la nature du
- 26:09tyran, considèrent les peuples qui sont
- 26:11sous eux comme leurs serfs héréditaires
- 26:15et selon le tempérament auquel ils sont
- 26:18le plus enclins avares ou prodigues ils
- 26:21usent du royaume comme si c'était leur
- 26:24héritage.
- 26:25Quant à celui à qui c'est le peuple qui
- 26:28a donné les rênes de l'État
- 26:30il devrait
- 26:31il me semble
- 26:33être plus supportable.
- 26:35Il le serait, je crois, si dès lors
- 26:38qu'on l'élève au-dessus des autres
- 26:41flatté par je ne sais quel sentiment
- 26:42qu'on appelle grandeur
- 26:44il ne choisissait pas de s'y maintenir.
- 26:47Souvent il songe à transmettre à ses
- 26:50enfants la puissance que le peuple lui a
- 26:53déléguée et dès lors que ceux-là ont
- 26:56adopté la même opinion, il est étrange
- 26:59de voir à quel point ils dépassent en
- 27:01tout vice et même en cruauté les autres
- 27:05tyrans.
- 27:07Ils ne voient d'autres moyens pour
- 27:08assurer leur nouvelle tyrannie
- 27:11que d'éteindre si fort la servitude
- 27:14et éloigner tant leurs sujets de la
- 27:16liberté que même si ceux-ci l'ont encore
- 27:20en mémoire,
- 27:21ils la leur font perdre.
- 27:24À vrai dire, je vois bien entre ces
- 27:27tyrans quelques différences, mais de
- 27:29choix, je n'en vois point.
- 27:32Si leurs moyens d'arriver au règne sont
- 27:33divers, leurs façons de régner est
- 27:36quasiment identique.
- 27:38Les élus traitent les peuples comme des
- 27:40taureaux à dompter,
- 27:43les conquérants en font leurs proies,
- 27:46les héritiers du trône pensent en faire
- 27:48leurs esclaves naturels.
- 27:51Mais à ce propos, si d'aventure il
- 27:53naissait aujourd'hui quelques gens tout
- 27:54neufs qui ne soient ni accoutumés à
- 27:57l'assujettissement ni attachés à la
- 27:58liberté,
- 28:00ignorant de l'une comme de l'autre
- 28:02et ne sachant les nommer qu'à
- 28:03grand-peine,
- 28:05si on leur demandait d'être serfs ou de
- 28:07vivre libres selon les lois qui leur
- 28:09conviendraient,
- 28:10il ne fait aucun doute qu'ils
- 28:12préféreraient bien mieux obéir à la
- 28:14raison qu'être au service d'un homme.
- 28:17À moins qu'ils ne soient comme ce peuple
- 28:19d'Israël qui, sans contrainte ni besoin,
- 28:23se donna un tyran
- 28:25et dont je ne lis jamais l'histoire sans
- 28:27en concevoir un grand dépit
- 28:29jusqu'à en devenir presque inhumain pour
- 28:31me réjouir de tous les maux qui leur
- 28:33arrivèrent.
- 28:34Pour que les hommes,
- 28:36tant qu'ils gardent en eux quelque chose
- 28:38d'humain, se laissent assujettir,
- 28:40il faut auparavant ou bien qu'ils y
- 28:43soient contraints ou bien qu'ils soient
- 28:45dupés.
- 28:46Contraints soit par des armes étrangères
- 28:49comme Sparte ou Athènes par les forces
- 28:51d'Alexandre, soit par les factions,
- 28:54ainsi que le gouvernement d'Athènes
- 28:56tomba entre les mains de Pisistrate.
- 29:00C'est trompé qu'ils perdent souvent la
- 29:02liberté et en cela, ils sont moins
- 29:05fréquemment séduits par autrui qu'abusés
- 29:07par eux-mêmes.
- 29:09Tout comme le peuple de Syracuse,
- 29:12capitale de la Sicile, on me dit qu'elle
- 29:14s'appelle aujourd'hui Saragosse, pressé
- 29:17par les guerres, nous songeons
- 29:19inconsidérément qu'au danger présent,
- 29:22intronisa Denis, premier tyran, lui
- 29:25donna la charge de conduire l'armée et
- 29:27ne prit pas garde qu'il lui avait donné
- 29:30tant de pouvoir que cette bonne tête-là,
- 29:32revenant victorieuse, comme s'il n'avait
- 29:35pas vaincu ses ennemis, mais ses propres
- 29:37citoyens, se fit de capitaine roi et de
- 29:41roi tyran.
- 29:43C'est incroyable comme le peuple, dès
- 29:45lors qu'il est assujetti, tombe si vite
- 29:48en un oubli tel et si profond de sa
- 29:51liberté qu'il lui est impossible de se
- 29:54réveiller pour la ravoir, servant si
- 29:56franchement et si volontiers qu'on
- 29:58dirait, à le voir,
- 30:01qu'il a non pas perdu sa liberté, mais
- 30:04gagné sa servitude.
- 30:07Il est vrai qu'au début, on sert
- 30:09contraint et vaincu par la force,
- 30:11mais ceux qui viennent d'après servent
- 30:14sans regret et font volontiers ce que
- 30:17leurs devanciers avaient fait par
- 30:19contrainte.
- 30:20Les hommes qui naissent sous le joug,
- 30:23qui sont nourris puis élevés dans le
- 30:25servage, sans connaître autre chose, se
- 30:28contentent de vivre comme ils sont nés
- 30:31et ne pensent point avoir d'autres biens
- 30:33ni d'autres droits que ce qu'ils ont
- 30:35trouvé.
- 30:37Ils considèrent comme naturel l'état
- 30:39dans dans ils sont nés. Et toutefois,
- 30:42il n'est point d'héritier qui, tout
- 30:44prodigue et nonchalant qu'il soit,
- 30:47ne pose parfois ses yeux sur les
- 30:49registres de son père pour voir s'il
- 30:51jouit de tous les droits de sa
- 30:52succession
- 30:54ou si l'on a entrepris quelque chose
- 30:56contre lui ou son prédécesseur.
- 30:59Mais certes, la coutume,
- 31:01qui a en toute chose un grand pouvoir
- 31:03sur nous,
- 31:04n'est jamais aussi forte qu'à nous
- 31:06enseigner à servir et
- 31:09comme on dit de Mithridate, qui
- 31:11s'accoutuma à boire le poison,
- 31:14à nous apprendre à avaler sans trouver
- 31:16amer le venin de la servitude.
- 31:19On ne peut pas nier que la nature nous
- 31:21influence pour nous mener là où elle
- 31:24veut
- 31:25et nous faire dire bien ou mal nés.
- 31:29Mais il faut avouer qu'elle a moins de
- 31:31pouvoir en nous que la coutume, parce
- 31:34que le naturel, si bon soit-il, se perd
- 31:38si on ne l'entretient pas. Et
- 31:39l'éducation nous façonne toujours à sa
- 31:42guise, quoi qu'il arrive, fût-ce à
- 31:45rebours de la nature.
- 31:47Les semences de bien que la nature met
- 31:50en nous sont si menues et glissantes
- 31:53qu'elles ne peuvent endurer le moindre
- 31:55heurt d'une éducation qui leur serait
- 31:57contraire.
- 31:59Elles ne s'entretiennent pas aussi
- 32:01facilement qu'elles ne s'abâtardissent,
- 32:04fondent et s'anéantissent,
- 32:07ni plus ni moins que les arbres
- 32:08fruitiers, qui ont bien tous quelque
- 32:11fruit naturel spécifique qu'ils
- 32:13conservent si on les laisse pousser,
- 32:15mais qui le perdent aussitôt pour en
- 32:18porter d'autres étrangers selon la
- 32:19greffe qu'on leur fait.
- 32:21Les arbres ont chacune leurs propriétés,
- 32:24leur naturel et leur singularité,
- 32:27mais le gel, le temps, le terroir ou la
- 32:30main du jardinier y ajoutent ou
- 32:32diminuent beaucoup de leurs vertus.
- 32:35La plante qu'on a vue en endroit n'est
- 32:38alors plus reconnaissable ailleurs.
- 32:41Qui verrait les Vénitiens, cette poignée
- 32:44de gens vivant si librement que le plus
- 32:46méchant d'entre eux ne voudrait pas être
- 32:48le roi de tous, ainsi nés et élevés de
- 32:51sorte qu'ils ne reconnaissent point
- 32:53d'autre ambition que celle d'être celui
- 32:56qui sera de meilleur conseil et veillera
- 32:58plus soigneusement à entretenir la
- 33:00liberté, éduqués et formés dès le
- 33:03berceau à refuser toutes les autres
- 33:05félicités de la terre qu'on leur
- 33:07proposerait contre la moindre liberté.
- 33:10Qui aura vu, dis-je, ces personnages-là,
- 33:13puis s'en ira sur les terres de celui
- 33:15que nous appelons grand seigneur,
- 33:18voyant-là des gens qui ne veulent être
- 33:21nés que pour le servir
- 33:23et qui, pour maintenir sa puissance,
- 33:25abandonnent leur vie, penserait-il que
- 33:28les premiers et les seconds soient de
- 33:29même ?
- 33:31Ou plutôt, n'estimerait-il pas que,
- 33:34sortant d'une cité d'hommes,
- 33:37il soit entré dans un parc de ?
- 33:40On dit que Lycurgue, le législateur de
- 33:42Sparte, avait nourri deux chiens,
- 33:45tous deux frères,
- 33:46tous deux allaités du même lait,
- 33:49l'un engraissé en cuisine, l'autre
- 33:52accoutumé à courir les champs au son de
- 33:55la trompe et du cor.
- 33:57Voulant montrer au peuple lacédémonien
- 34:00que les hommes sont tels que la
- 34:02nourriture les fait,
- 34:04il mit les deux chiens en plein marché
- 34:06et, entre eux,
- 34:08une soupe et un lièvre.
- 34:10L'un courut au plat et l'autre au
- 34:13lièvre. "Et pourtant, dit-il, ils sont
- 34:16frères."
- 34:17Lui-même, avec ses lois et sa police,
- 34:21nourrit et conditionna si bien
- 34:23les Lacédémoniens que chacun d'eux eut
- 34:26plus à cœur de mourir de mille morts que
- 34:29de reconnaître un autre seigneur que la
- 34:32loi et la raison.
- 34:34Je me plais à rappeler un propos que
- 34:37tint jadis
- 34:38un des favoris de Xerxès, le grand roi
- 34:41des Perses et deux Lacédémoniens.
- 34:45Quand Xerxès préparait sa grande armée
- 34:49à conquérir la Grèce, il envoya ses
- 34:52ambassadeurs aux cités grecques demander
- 34:55l'eau et la terre.
- 34:57C'était la façon que les Perses avaient
- 34:59de sommer les villes de se soumettre à
- 35:01eux.
- 35:03Mais à Athènes et à Sparte, il n'en
- 35:05envoya point parce que
- 35:08de ceux que Darius, son père, y avait
- 35:10envoyé,
- 35:11les Athéniens et les Spartiates avaient
- 35:13jeté les uns dans la fosse, les autres
- 35:16dans les puits, en leur disant d'y
- 35:17prendre hardiment de l'eau et de la
- 35:20terre pour les porter à leur prince.
- 35:23Ces gens ne pouvaient supporter qu'on
- 35:25touchât, ne fût-ce qu'en la moindre
- 35:27parole, à leur liberté.
- 35:30Pour avoir agi ainsi, les Spartiates
- 35:32reconnurent qu'ils avaient encouru la
- 35:34haine des dieux,
- 35:36même de Talthybios, le dieu des héros.
- 35:40Pour les apaiser, ils décidèrent
- 35:42d'envoyer à Xerxès deux de leurs
- 35:45concitoyens.
- 35:47Ils se présenteraient à lui, qui agirait
- 35:49envers eux à sa guise, et se
- 35:51dédommageraient ainsi pour les
- 35:53ambassadeurs de son père qu'ils avaient
- 35:55tués.
- 35:56Deux Spartiates, l'un nommé Sperthiès et
- 35:59l'autre
- 36:01se proposèrent de leur plein gré pour
- 36:03cette réparation.
- 36:05Ils s'y rendirent et, en chemin,
- 36:08arrivèrent au palais d'un Persan qu'on
- 36:10nommait Hydarnès
- 36:12et qui était lieutenant du roi dans
- 36:14toutes les villes d'Asie qui sont sur
- 36:15les côtes de la mer.
- 36:18Il les accueillit fort honorablement et
- 36:20leur fit bon accueil. Et, après avoir
- 36:23enchaîné divers propos, leur demanda
- 36:25pourquoi ils refusaient tant l'amitié du
- 36:28roi.
- 36:29Par mon exemple, Spartiate,
- 36:31voyez comment le roi sait honorer ceux
- 36:34qui ont du mérite et songez que si vous
- 36:37étiez à lui,
- 36:39il ferait de même avec vous.
- 36:41Si vous étiez à lui
- 36:43et qu'il vous avait connu, il n'y en a
- 36:46pas un d'entre vous qui n'aurait été
- 36:47seigneur d'une ville de Grèce.
- 36:50En ceci, Idarnès,
- 36:52tu ne saurais bien nous conseiller,
- 36:54dirent les Lacédémoniens,
- 36:56parce que le bien que tu nous promets,
- 36:58tu l'as essayé.
- 37:00Mais celui dont nous jouissons, tu ne
- 37:02sais pas ce que c'est.
- 37:04Tu as éprouvé la faveur du roi, mais de
- 37:07la liberté, de son goût, de sa douceur,
- 37:10tu ne sais rien.
- 37:12Or,
- 37:13si tu y avais goûté,
- 37:15tu nous conseillerais toi-même de la
- 37:17défendre,
- 37:18non pas avec la lance et le bouclier,
- 37:21mais avec les dents et les ongles.
- 37:24Seul le Spartiate disait ce qu'il
- 37:26fallait dire,
- 37:28mais il ne fait guère de doute que
- 37:29chaque interlocuteur parlait selon
- 37:31l'éducation qu'il avait reçue,
- 37:34car il ne pouvait arriver que le Perse
- 37:37eut quelque regret de la liberté,
- 37:39puisqu'il ne l'avait jamais eu, ni que
- 37:41le Lacédémonien endura
- 37:43l'assujettissement,
- 37:45puisqu'il avait goûté à la liberté.
- 37:49Caton d'Utique, alors qu'il était encore
- 37:52enfant et fréquentait l'école,
- 37:54allait et venait souvent chez Sylla, le
- 37:57dictateur.
- 38:00On ne lui refusait jamais l'entrée, tant
- 38:02en raison de son rang et de sa famille,
- 38:05que parce qu'ils étaient aussi proches
- 38:07parents.
- 38:09Il était toujours accompagné de son
- 38:10maître quand il y allait,
- 38:12comme on en a l'habitude les enfants de
- 38:14bonne maison.
- 38:15Or, il s'aperçut que, dans la demeure de
- 38:18Sylla, en présence de celui-ci ou sur
- 38:22son commandement,
- 38:23on emprisonnait les uns, on condamnait
- 38:26les autres, que l'un était banni,
- 38:28l'autre étranglé, que l'un demandait la
- 38:31confiscation des biens d'un citoyen,
- 38:33l'autre sa mise à mort.
- 38:36En somme,
- 38:37tout s'y passait non pas comme chez un
- 38:38magistrat de ville, mais comme chez un
- 38:41tyran de peuple.
- 38:43Et c'était non pas un parquet de
- 38:45justice, mais une fabrique de tyrannie.
- 38:49Le jeune garçon dit alors à son :
- 38:52"Que ne me donnez-vous un grand ? Je le
- 38:55cacherai sous ma robe. J'entre souvent
- 38:58dans la chambre de Sylla avant qu'il
- 39:00soit levé.
- 39:01J'ai le bras assez fort pour en
- 39:03débarrasser la ville."
- 39:05Voilà une parole bien digne de Caton.
- 39:08C'était pour ce personnage un
- 39:10commencement digne de sa mort.
- 39:13Et même sans dire son nom ni son pays,
- 39:16en comptant seulement le fait tel qu'il
- 39:18est arrivé,
- 39:20la chose parlera d'elle-même et l'on
- 39:22conclura, entendant bon juste,
- 39:25que c'était un vrai Romain, né à Rome
- 39:28lorsque celle-ci était libre.
- 39:31Pourquoi dire tout ? Non pas que
- 39:34j'estime que le pays ou le terroir y
- 39:36soit pour quelque chose, car en toutes
- 39:39les contrées, sous toutes les habitudes,
- 39:42la sujétion est amère et la liberté
- 39:45plaisante.
- 39:46Mais parce que je suis d'avis qu'il faut
- 39:49avoir pitié de ceux qui, en naissant, se
- 39:52sont trouvés le joug sous le col.
- 39:54Ou bien qu'on les excuse, ou bien qu'on
- 39:57leur pardonne, si, n'ayant vu seulement
- 40:00l'ombre de la liberté, et n'étant point
- 40:03avertis, ils ne s'aperçoivent pas du mal
- 40:07que c'est leur est d'être esclaves.
- 40:10S'il y avait un pays, comme dit Homère à
- 40:13propos des Cimmériens, où le soleil se
- 40:16montrait différemment qu'à nous et après
- 40:19avoir apporté sa lueur durant 6 mois,
- 40:22laisser ses habitants sommeiller dans
- 40:24l'obscurité sans venir les revoir
- 40:26l'autre moitié de l'année, serait-il
- 40:29étonnant que ceux qui naîtraient pendant
- 40:32cette longue nuit,
- 40:34n'ayant pas entendu parler de la clarté
- 40:36ni n'ayant vu le jour, s'accoutument
- 40:40aux ténèbres où ils sont nés sans
- 40:42désirer la ?
- 40:44On ne regrette jamais ce que l'on a
- 40:47jamais eu.
- 40:48Le regret ne vient jamais qu'après le
- 40:51plaisir et la connaissance d'un mal
- 40:54s'accompagne toujours du souvenir d'une
- 40:56joie passée.
- 40:58La nature de l'homme est bien d'être
- 41:01libre et de vouloir l'être, mais aussi
- 41:04de prendre spontanément le pli que son
- 41:06éducation lui donne.
- 41:09Disons donc que sont naturels à l'homme
- 41:11toutes les choses auxquelles il s'éduque
- 41:13et s'accoutume.
- 41:16Mais ce vers quoi la nature simple et
- 41:18non altérée l'appelle,
- 41:20cela seul lui reste inné. Ainsi, la
- 41:23première raison de la servitude
- 41:25volontaire, c'est l'habitude.
- 41:28Il en va ainsi des plus braves chevaux à
- 41:31qui l'on a coupé la queue, qui au début
- 41:33mordent leur frein,
- 41:35puis s'en jouent et là où naguère ils
- 41:38ruaient contre la selle, se parent
- 41:40maintenant sous les harnais et tout
- 41:43fiers se pavane sous l'armure.
- 41:46Les hommes disent qu'ils ont toujours
- 41:48été sujets, que leurs pères ont ainsi
- 41:51vécu.
- 41:53Ils pensent qu'ils sont tenus d'endurer
- 41:55le mal, se laissent persuader par
- 41:57l'exemple
- 41:59et instituent eux-mêmes pour longtemps
- 42:01la possession que leurs tyrans ont
- 42:03d'eux.
- 42:04En vérité,
- 42:05cependant,
- 42:06les années ne donnent jamais le droit de
- 42:08mal faire, mais accroissent au contraire
- 42:12l'injustice.
- 42:14Il s'en trouve toujours quelques-uns
- 42:17mieux nés que les autres qui sentent le
- 42:19poids du joug et ne peuvent se tenir de
- 42:22le secouer,
- 42:24qui ne se soumettent jamais à la
- 42:25sujétion et qui toujours comme Ulysse
- 42:29qui sur mer et sur terre n'avait de
- 42:31cesse de chercher à voir la fumée de sa
- 42:33maison,
- 42:34ne peuvent s'empêcher de penser à leur
- 42:36privilège naturel et de se souvenir de
- 42:39leurs prédécesseurs et de leur premier
- 42:41état.
- 42:43Ce sont volontiers ceux-là qui
- 42:45ayant l'entendement net et l'esprit
- 42:48clairvoyant
- 42:50ne se contentent pas comme la grossière
- 42:52populace
- 42:53de voir ce qui est à leurs pieds sans
- 42:56regarder ni derrière ni devant,
- 42:58mais se remémorent le passé pour juger
- 43:01de l'avenir et mesurer le présent.
- 43:04Ce sont ceux qui ayant d'eux-mêmes la
- 43:06tête bien faite l'ont encore
- 43:09perfectionnée par l'étude et le savoir.
- 43:12Ceux-là quand la liberté serait
- 43:14entièrement perdue et plus de ce monde
- 43:18l'imaginent et la sentent dans leur
- 43:20esprit
- 43:21et encore la savourent
- 43:23et la servitude les dégoûte
- 43:26quelle que soit l'apparence qu'on lui
- 43:27donne.
- 43:28Le Grand Turc a bien compris que les
- 43:30livres et la pensée donnent
- 43:33plus que toute autre chose
- 43:36aux hommes le sens et l'entendement
- 43:38propice à se reconnaître
- 43:41et haïr la tyrannie.
- 43:44Je veux dire qu'il a sur ses terres
- 43:46peu de gens savants et n'en demande pas.
- 43:49Or
- 43:50communément le bon zèle et l'affection
- 43:53de ceux qui ont gardé malgré le temps
- 43:56leur dévotion à la liberté
- 43:59pour autant qu'il y en ait demeure sans
- 44:02effet parce qu'ils ne se fréquentent
- 44:04pas.
- 44:05La liberté de faire, de parler,
- 44:08quasiment de penser
- 44:10leur est tout enlevé sous la tyrannie
- 44:14et ils sont tout seuls en leur rêve.
- 44:17Ainsi Momos
- 44:19le dieu moqueur ne se moqua pas trop
- 44:21quand il trouva à redire chez l'homme
- 44:24que Vulcain avait fait
- 44:26qu'il ne lui avait pas mis une petite
- 44:28fenêtre au cœur afin que par là on pût
- 44:32voir ses pensées.
- 44:34On a dit que Brutus et Cassius
- 44:36lorsqu'ils entreprirent de délivrer Rome
- 44:39ou plutôt le monde entier
- 44:41ne voulurent pas que Cicéron, ce grand
- 44:44zélateur du bien public s'il en fut
- 44:48fut de la partie
- 44:49et estimèrent son cœur trop faible pour
- 44:52une tâche si noble.
- 44:55Ils avaient confiance en sa volonté
- 44:57mais n'étaient pas sûrs de son courage
- 45:00et pourtant
- 45:01qui voudra retracer les faits du passé
- 45:04et les annales anciennes
- 45:06trouvera peu ou point de personnes qui
- 45:09voyant leur pays malmené et entre de
- 45:11mauvaises mains avaient entrepris avec
- 45:14une bonne intention entière et sincère
- 45:18de le délivrer sans y parvenir et verra
- 45:20que la liberté
- 45:22pour apparaître
- 45:24ne se soit elle-même épaulée.
- 45:26Harmodios
- 45:28Aristogiton
- 45:30Thrasybule, Brutus l'ancien
- 45:32Valerius et Dion
- 45:35comme ils en ont eu le vertueux projet,
- 45:37l'ont concrétisé avec succès.
- 45:40En de tels cas, presque toujours,
- 45:43l'heureuse fortune accompagne la
- 45:44volonté.
- 45:45Brutus le jeune et Cassius réussirent à
- 45:48mettre fin à la servitude
- 45:51mais si
- 45:52en ramenant la liberté ils moururent ce
- 45:54n'est pas misérablement. Quel blasphème
- 45:57serait-ce de dire que ces hommes-là
- 46:00avaient eu quelque chose de misérable en
- 46:01leur mort comme en leur vie,
- 46:03mais bien pour le grand détriment, le
- 46:06perpétuel malheur et l'entière ruine de
- 46:08la République qui semble avoir été
- 46:11enterrée avec eux.
- 46:13Ce que d'autres ont entrepris
- 46:15après eux contre les empereurs romains
- 46:17n'était que conjuration d'ambitieux
- 46:20qu'il ne faut pas plaindre pour les
- 46:21échecs qu'ils ont essuyés étant
- 46:23évidemment qu'ils désiraient non pas
- 46:26supprimer mais déplacer la couronne en
- 46:28prétendant chasser le tyran et retenir
- 46:31la tyrannie.
- 46:32Je n'aurais pas voulu moi-même que ces
- 46:34individus rencontrent le succès et je
- 46:37suis content qu'ils aient montré
- 46:39par leur exemple qu'il ne faut pas
- 46:42abuser du saint nom de la liberté pour
- 46:44entreprendre une mauvaise action.
- 46:47Mais pour revenir à notre propos dont
- 46:48j'ai quasiment perdu le fil la première
- 46:51raison pour laquelle les hommes
- 46:53acceptent pleinement leur servitude est
- 46:55qu'ils naissent serfs et sont éduqués
- 46:58comme tels.
- 47:00De celle-ci en découle une autre que les
- 47:03gens deviennent facilement sous les
- 47:04tyrans lâches et efféminés.
- 47:07Vraiment je sais gré à Hippocrate le
- 47:11père fondateur de la médecine d'y avoir
- 47:14été attentif et de l'avoir évoqué dans
- 47:17l'un de ses livres intitulé Des
- 47:19maladies.
- 47:20Cet homme avait certainement un grand
- 47:22courage et il le montra bien lorsque le
- 47:25grand roi voulut le prendre à son
- 47:27service en lui offrant de grands
- 47:29présents
- 47:30et qu'il lui répondit non sans franchise
- 47:33qu'il aurait de lourds scrupules à
- 47:35s'immiscer de guérir les barbares qui
- 47:37voulaient tuer les Grecs et servir par
- 47:40son art le roi qui entreprenait
- 47:43d'asservir la Grèce.
- 47:45La lettre qu'il lui envoya figure encore
- 47:48aujourd'hui parmi ses œuvres et
- 47:50témoignera à jamais de son grand courage
- 47:53et de sa noble nature.
- 47:55Il est donc certain qu'avec la liberté,
- 47:58se perd en même temps la vaillance.
- 48:01Les gens assujettis n'ont pas
- 48:03d'enthousiasme au combat ni d'âpreté.
- 48:06Ils vont au danger quasiment comme s'ils
- 48:08étaient attachés et tout engourdis par
- 48:11obligation
- 48:13et ils ne sentent point bouillir dans
- 48:14leur cœur l'ardeur de l'indépendance qui
- 48:18fait mépriser le péril
- 48:20et donne envie de conquérir par une
- 48:22belle mort au milieu de ses compagnons
- 48:25l'honneur et la gloire.
- 48:27Entre gens libres c'est à l'envi à qui
- 48:30mieux mieux chacun pour le bien commun
- 48:33et chacun pour soi.
- 48:35Ils s'attendent tous à avoir leur part
- 48:37au mal de la défaite ou au bien de la
- 48:40victoire.
- 48:42Mais les gens asservis, en dehors de ce
- 48:44courage à la guerre
- 48:46perdent aussi en toutes circonstances
- 48:48leur vivacité et ont le cœur rempli de
- 48:51bassesse et de mollesse et incapable
- 48:54d'exploits.
- 48:55Les tyrans connaissent bien cela et
- 48:58voyant qu'ils en prennent le pli les y
- 49:01aident encore pour mieux les faire
- 49:03s'avachir.
- 49:06Xénophon historien sérieux et de premier
- 49:09rang parmi les Grecs
- 49:11a écrit un livre où il fait dialoguer
- 49:14Simonide et Hiéron, tyran de Syracuse,
- 49:17sur les misères du tyran.
- 49:20Ce livre est plein de bonnes et graves
- 49:22remontrances qui sont aussi bien
- 49:25tournées que possible, à mon avis.
- 49:27Plût à Dieu que les tyrans qui ont
- 49:29existé les mis sous leurs yeux et s'en
- 49:32soient servis de miroir.
- 49:34Je ne peux pas croire qu'ils n'y
- 49:36auraient pas reconnu leurs verrues et eu
- 49:38quelque honte de leurs taches.
- 49:41Dans ce traité, il explique la peine où
- 49:44sont les tyrans qui parce qu'ils font du
- 49:47mal à tous, sont contraints de vivre
- 49:49dans la crainte.
- 49:51Entre autres choses, il dit que les
- 49:53mauvais rois se servent d'étrangers à la
- 49:56guerre et les soudoyent, n'osant confier
- 49:59des armes aux mains des gens de leur
- 50:00peuple à qui ils ont causé du tort.
- 50:03Il y a bien eu de bons rois qui ont eu à
- 50:05leur solde des nations étrangères, comme
- 50:08les Français eux-mêmes,
- 50:10et plus encore autrefois qu'aujourd'hui,
- 50:12mais dans une autre intention, celle de
- 50:14préserver les leurs en se souciant peu
- 50:16de dépenser de l'argent pour épargner
- 50:18leurs hommes.
- 50:20C'est ce que disait, je crois, le grand
- 50:22Scipion l'Africain en affirmant qu'il
- 50:25aimerait mieux avoir sauvé un concitoyen
- 50:28que défait cent ennemis.
- 50:29Mais, certes, c'est une chose certaine
- 50:33que le tyran ne pense jamais être sûr de
- 50:35sa puissance sinon quand il en est venu
- 50:38à ce point qu'il n'a plus aucun homme de
- 50:40valeur sous ses ordres.
- 50:43À bon endroit, pourrait-on ainsi lui
- 50:45dire ce que Thraso chez Térence se vante
- 50:49d'avoir reproché au maître des
- 50:51éléphants.
- 50:52Pour cela si brave vous êtes que vous
- 50:55avez charge des bêtes.
- 50:57Mais cette ruse des tyrans consistant à
- 50:59abêtir leurs sujets ne peut pas
- 51:02s'illustrer plus clairement que par ce
- 51:04que Cyrus fit aux Lydiens
- 51:07après qu'il se fut emparé de Sardes, la
- 51:10capitale de la Lydie,
- 51:12et qu'il eut à sa merci Crésus, ce roi
- 51:16si riche, et le tint prisonnier.
- 51:19On lui apporta la nouvelle que les
- 51:20habitants de Sardes s'étaient révoltés.
- 51:23Il les eut bientôt réduits sous sa main,
- 51:26mais ne voulant pas mettre à sac une si
- 51:29belle ville ni se donner toujours la
- 51:32peine d'y maintenir une armée pour la
- 51:33garder,
- 51:35il eut l'idée d'un moyen efficace pour
- 51:37s'en assurer.
- 51:38Il y établit des bordels, des tavernes
- 51:41et des établissements de jeux publics et
- 51:44fit publier une ordonnance selon
- 51:46laquelle
- 51:48les habitants devaient s'y rendre. Il se
- 51:50trouva si bien de cette garnison que
- 51:53plus jamais par la suite, il n'eut à
- 51:55tirer un coup d'épée contre les Lydiens.
- 51:58Ces pauvres et misérables gens
- 52:00s'amusèrent à inventer toutes sortes de
- 52:02jeux, si bien que les Latins en ont tiré
- 52:05leur mot, celui que nous appelons
- 52:07passe-temps et qu'ils appellent ludi,
- 52:10comme s'il voulait dire lidi.
- 52:12Tous les tyrans n'ont pas ainsi déclaré
- 52:15expressément qu'ils voulaient efféminer
- 52:17leurs gens,
- 52:18mais ce que celui-ci ordonna et mis
- 52:21ouvertement à exécution, la plupart en
- 52:24ont poursuivi le dessein en cachette.
- 52:28À la vérité, c'est la nature du
- 52:30bas-peuple, dont le nombre est toujours
- 52:32plus grand dans les villes, d'être
- 52:33soupçonneux de celui qui l'aime et naïf
- 52:36envers celui qui le trompe.
- 52:38Ne pensez pas qu'il y ait oiseau qui se
- 52:41prennent mieux à la pipée, ni poisson
- 52:44qui, par friandise du ver, se prennent
- 52:47plus vite à l'hameçon que tous les
- 52:49peuples rapides appâtés par la servitude
- 52:53à la moindre plume qu'on leur passe,
- 52:55comme on dit, devant la bouche.
- 52:58Et c'est chose merveilleuse qu'ils se
- 53:00laissent aller si vite, pourvu seulement
- 53:03qu'on les chatouille.
- 53:05Théâtres, jeux, farces, spectacles,
- 53:08gladiateurs, bêtes étranges, médailles,
- 53:11tableaux et autres semblables
- 53:12divertissements, c'étaient pour les
- 53:15peuples anciens les appâts de leur
- 53:16servitude, le prix de leur liberté, les
- 53:20outils de la tyrannie.
- 53:22Les anciens tyrans avaient ce moyen,
- 53:24cette pratique, ces distractions
- 53:27alléchantes pour endormir leurs sujets
- 53:30sous le joug.
- 53:31Ainsi les peuples, rendus sots, trouvant
- 53:34beaux ces passe-temps, amusés d'un vain
- 53:37plaisir qu'on leur agitait sous les
- 53:39yeux, s'accoutumaient à servir aussi
- 53:43mais plus mal encore que les petits
- 53:45enfants qui
- 53:47pour voir les brillantes images des
- 53:49livres enluminés apprennent à lire.
- 53:52Les tyrans romains s'avisèrent encore
- 53:54d'un autre procédé.
- 53:56Ils offraient fréquemment des banquets
- 53:59aux décuries.
- 54:00Abusant comme il fallait cette canaille
- 54:03qui se laisse aller plus qu'à toute
- 54:05autre chose au plaisir de la bouche.
- 54:08Le plus avisé et sage d'entre eux
- 54:11n'aurait pas quitté son assiette de
- 54:13soupe pour recouvrer la liberté de la
- 54:15République de Platon.
- 54:17Les tyrans faisaient largesse d'un quart
- 54:18de blé, d'un setier de vin et d'un
- 54:21sesterce.
- 54:22Et alors c'était pitié d'entendre "Vive
- 54:24le !" Les lourdauds ne comprenaient pas
- 54:26qu'ils ne faisaient que recouvrer une
- 54:28partie de leurs biens
- 54:30et que ce qu'ils recouvraient, le tyran
- 54:32n'aurait pas pu le leur donner si
- 54:34auparavant il ne le leur avait pas
- 54:36enlevé à eux-mêmes.
- 54:38Celui qui ramassait aujourd'hui le
- 54:40sesterce et se gorgeait au festin public
- 54:43en bénissant Tibère et Néron pour leur
- 54:46belle libéralité était contraint le
- 54:48lendemain d'abandonner ses biens à leur
- 54:51avarice, ses enfants à la luxure, son
- 54:54sang même à la cruauté de ces
- 54:55magnifiques empereurs sans broncher plus
- 54:58qu'une pierre ni remuer plus qu'une
- 55:00souche.
- 55:02Le peuple a toujours été pareil. Il est
- 55:05aux plaisirs qu'il ne peut honnêtement
- 55:07recevoir
- 55:09tout disposé et dissolu
- 55:11et aux torts et à la douleur qu'il ne
- 55:13peut honnêtement souffrir insensible.
- 55:17Je ne vois maintenant personne qui
- 55:19entendant parler de Néron ne tremble
- 55:21même au nom de cet affreux monstre, de
- 55:24cette répugnante et sale peste du monde
- 55:27et toutefois de celui-là, de cet
- 55:30incendiaire, de ce bourreau, de cette
- 55:33bête sauvage
- 55:35on peut bien dire qu'après sa mort qui
- 55:37fut aussi vilaine que sa vie, le noble
- 55:40peuple romain en conçut un tel déplaisir
- 55:44au souvenir des jeux et des festins
- 55:46qu'il avait donné, qu'il fut sur le
- 55:48point d'en porter le deuil.
- 55:50C'est ce qu'a écrit Cornelius Tacite,
- 55:53auteur excellent, sérieux et des plus
- 55:56fiables.
- 55:57On ne trouvera pas cela étrange au vu de
- 56:00ce que ce même peuple avait fait
- 56:02auparavant à la mort de Jules César,
- 56:05qui donna pourtant congé aux lois et à
- 56:07la liberté.
- 56:09Ce personnage, à mes yeux, n'eut aucune
- 56:12valeur, car son humanité même, que l'on
- 56:14vante tant, causa plus de dommage que la
- 56:17cruauté du plus sauvage tyran qui fut
- 56:20jamais.
- 56:22En vérité, ce fut son mielleux venin qui
- 56:25adoucit la servitude du peuple romain.
- 56:28Mais,
- 56:29après sa mort, ce peuple-là, qui avait
- 56:32encore à la bouche le goût de ses
- 56:34banquets et à l'esprit le souvenir de sa
- 56:36prodigalité,
- 56:38pour lui faire ses honneurs et brûler
- 56:39son corps sur le bûcher, amoncela à
- 56:42l'envi les bancs du forum et lui éleva
- 56:45une colonne comme au père du peuple.
- 56:49Tels étaient les mots écrits sur le
- 56:50chapiteau.
- 56:52Il lui fit plus d'honneur, tout mort
- 56:54qu'il était, qu'il ne devait faire, en
- 56:56bon droit, à quiconque, sinon peut-être
- 56:59à ceux qu'il avait tués.
- 57:02Les empereurs romains n'oublièrent pas
- 57:04non plus de prendre souvent le titre de
- 57:06tribun du peuple,
- 57:08tant parce que cet office était tenu
- 57:10pour saint et sacré, que parce qu'il
- 57:13était aussi établi pour la défense et
- 57:15protection du peuple et institué en
- 57:18faveur de l'État.
- 57:20Par ce moyen, il s'assurait que le
- 57:22peuple leur accorderait davantage sa
- 57:25confiance, comme s'il lui fallait
- 57:27simplement en entendre le nom
- 57:29et non pas sentir les effets de ses
- 57:31actions.
- 57:33Aujourd'hui,
- 57:34ils ne font pas beaucoup mieux.
- 57:36Ceux qui ne font guère de mal, même
- 57:38important, s'en glissèrent auparavant
- 57:41quelques jolis propos sur le bien public
- 57:43et le soulagement commun.
- 57:45Car tu sais bien, ô Longa, la formule
- 57:49dont ils peuvent user assez finement
- 57:51pour l'occasion.
- 57:53Mais pour la plupart, il ne peut s'y
- 57:56avoir de finesse là où il y a tant
- 57:58d'impudence.
- 58:00Les rois assyriens et encore après eux
- 58:03les rois mèdes ne se présentaient en
- 58:06public que le plus tard possible pour
- 58:09instiller dans la populace le doute
- 58:11qu'ils étaient peut-être plus que des
- 58:13hommes et faire rêver les gens qui
- 58:16laissent volontiers vagabonder leur
- 58:17imagination à propos des choses dont ils
- 58:21ne peuvent juger de leurs propres yeux.
- 58:24Ainsi, c'est grâce à ce mystère que tant
- 58:26de nations qui firent longtemps partie
- 58:29de cet empire assyrien s'accoutumèrent à
- 58:31servir
- 58:32et servirent d'autant plus volontiers
- 58:34qu'ils ne savaient pas quel maître ils
- 58:36avaient ni à grand'peine s'ils en
- 58:38avaient un et que tous, dans leur
- 58:41crédulité, en craignaient tant que
- 58:43personne n'avait jamais vu.
- 58:45Les premiers rois d'Égypte ne se
- 58:47montraient guère sans porter tantôt un
- 58:49chat, tantôt une branche, tantôt du feu
- 58:52sur la tête et se masquèrent ainsi et
- 58:56faisaient les bateleurs.
- 58:58Ce faisant, par l'étrangeté de cette
- 59:00pratique, ils donnaient à leurs sujets
- 59:03un prétexte de révérence et d'admiration
- 59:06là où à des gens point trop de bêtes ou
- 59:09trop soumis,
- 59:10ils n'auraient prêté qu'à passer le
- 59:12temps et à rire à mon avis.
- 59:15C'est pitié d'entendre parler de tout ce
- 59:17que les tyrans du passé mettaient à
- 59:18profit pour instaurer leur tyrannie.
- 59:21De combien de petites ruses ils se !
- 59:24Ils trouvaient depuis toujours la
- 59:26populace instruite selon leur souhait et
- 59:29ni il n'y avait de filet même mal tendu
- 59:32qui ne leur permis de l'attraper.
- 59:34Ils ont toujours trompé à si bon marché
- 59:37qu'il ne l'assujettissait jamais autant
- 59:40que lorsqu'ils s'en moquaient le plus.
- 59:43Que dirais-je d'une autre belle idiotie
- 59:45que les peuples anciens prirent pour
- 59:47argent ?
- 59:49Ils crurent fermement que le gros orteil
- 59:51de Pyrrhus
- 59:53roi des Épirotes faisait des miracles et
- 59:56guérissait les maladies de la rate.
- 59:58Ils enrichirent davantage ce racontar en
- 1:00:01affirmant qu'après la crémation du
- 1:00:03cadavre du roi, on avait retrouvé ce
- 1:00:05doigt entre les cendres sauvé malgré le
- 1:00:09feu.
- 1:00:10C'est ainsi que la sottise du peuple
- 1:00:12fabrique elle-même les mensonges pour
- 1:00:14ensuite les croire.
- 1:00:16Beaucoup de gens en ont écrit mais de
- 1:00:18façon qu'on voit avec évidence qu'ils
- 1:00:21l'ont tiré des bruits de ville et des
- 1:00:23ragots du bas-peuple.
- 1:00:25Vespasien
- 1:00:26revenant d'Assyrie et passant à
- 1:00:29Alexandrie pour aller à Rome s'emparer
- 1:00:32de l'empire
- 1:00:33accomplit des merveilles. Il redressait
- 1:00:36les boiteux, rendait clairvoyants les
- 1:00:38aveugles et plein d'autres belles
- 1:00:39choses.
- 1:00:41Mais celui qui ne voyait pas la
- 1:00:42tromperie qu'il y avait en dessous était
- 1:00:45à mon avis plus aveugle que ceux qu'il
- 1:00:47guérissait.
- 1:00:48Les tyrans même trouvaient bien étrange
- 1:00:52que les hommes puissent endurer celui
- 1:00:55qui leur causait du mal.
- 1:00:57Ils s'efforçaient de s'abriter derrière
- 1:00:58la religion et si possible d'emprunter
- 1:01:02quelques caractéristiques à la divinité
- 1:01:05pour se maintenir dans leur méchante
- 1:01:06vie.
- 1:01:08Salmoneus pour s'être ainsi moqué des
- 1:01:10gens et avoir voulu singer Jupiter en
- 1:01:14rend maintenant des comptes si l'on en
- 1:01:16croit la Sibylle du Virgile qui le vit
- 1:01:18au fin fond des enfers.
- 1:01:20Souffrant de cruels tourments pour avoir
- 1:01:23voulu imiter les tonnerres du ciel et
- 1:01:25les feux de Jupiter,
- 1:01:27sur quatre coursiers, il allait,
- 1:01:29branlant,
- 1:01:31haut monté,
- 1:01:32tenant au poing un grand flambeau
- 1:01:34brillant.
- 1:01:36Par les peuples grecs et au milieu du
- 1:01:38marché,
- 1:01:39dans la ville d'Élide,
- 1:01:41où il avait marché, et
- 1:01:44faisant le bravache, il s'appropriait
- 1:01:47l'honneur qui au dieu seul appartenait.
- 1:01:51L'insensé contrefaisait l'orage
- 1:01:53inimitable et la foudre au son de
- 1:01:55l'airain, et d'un bruit effroyable de
- 1:01:59sabots de chevaux, le père
- 1:02:01tout-puissant.
- 1:02:03Celui-ci, bientôt après, ce grand mal
- 1:02:06puissant, lança,
- 1:02:09non un un flambeau, non pas une lumière
- 1:02:13d'une torche fumeuse,
- 1:02:15mais le feu du tonnerre et de ce rude
- 1:02:17coup d'une horrible tempête,
- 1:02:20il le porta à bas, les pieds par-dessus
- 1:02:22tête.
- 1:02:24Si celui qui ne faisait que l'idiot est
- 1:02:26à cette heure si bien traité là-bas, je
- 1:02:29crois que ceux qui ont abusé de la
- 1:02:31religion pour être méchants s'y
- 1:02:33trouveront encore à plus juste titre.
- 1:02:37Les nôtres se mettent en France, je ne
- 1:02:39sais quoi de semblable, des crapauds,
- 1:02:42des fleurs de lys,
- 1:02:44l'ampoule et l'oriflamme.
- 1:02:46Quoi qu'il en soit, en ce qui me
- 1:02:48concerne, je veux bien y croire,
- 1:02:51puisque ni nous ni nos ancêtres
- 1:02:55n'avons eu jusqu'ici d'occasion de ne
- 1:02:57pas y croire, ayant toujours eu des rois
- 1:03:00si bons en temps de paix et si vaillants
- 1:03:03en la guerre,
- 1:03:04que même en étant rois, ils semblent
- 1:03:07avoir été non pas conçus comme les
- 1:03:09autres par la nature, mais choisis par
- 1:03:12le dieu tout-puissant
- 1:03:14avant leur naissance pour le
- 1:03:16gouvernement et la conservation du
- 1:03:17royaume.
- 1:03:19Et en admettant que cela ne soit pas le
- 1:03:21cas, même ainsi, je ne voudrais pas pour
- 1:03:24autant entrer en lice pour débattre du
- 1:03:27fondement de notre histoire,
- 1:03:29ni l'examiner si profondément
- 1:03:31afin de ne pas gâter ce beau sujet
- 1:03:34où pourra fort bien s'escrimer notre
- 1:03:36poésie française,
- 1:03:39qui n'est plus accoutrée d'ornements,
- 1:03:41mais, comme il semble, refaite tout à
- 1:03:44neuf par notre Ronsard, notre Baïf,
- 1:03:47notre Du Bellay,
- 1:03:49qui en cela font tant progresser notre
- 1:03:51langue que j'ose espérer que bientôt les
- 1:03:54Grecs ni les Latins n'auront rien à nous
- 1:03:56envier à ce sujet, sinon peut-être le
- 1:03:59droit d'aînesse.
- 1:04:01Assurément, je ferais grand tort à notre
- 1:04:03rime, j'use volontiers de ce mot qui ne
- 1:04:05me déplaît point, car, quoique plusieurs
- 1:04:08l'aient rendue purement mécanique,
- 1:04:10je vois assez de gens qui sont prêts à
- 1:04:13lui redonner ses lettres de noblesse et
- 1:04:15lui rendre sa gloire première. Je lui
- 1:04:17ferais, dis-je, grand tort en lui
- 1:04:21retirant maintenant ses beaux contes du
- 1:04:22roi Clovis,
- 1:04:24auxquels déjà, je le vois bien, se
- 1:04:27complaît et s'égaye aisément la veine de
- 1:04:30notre Ronsard dans sa Franciade.
- 1:04:34J'entends la portée, je connais l'esprit
- 1:04:36aigu, je sais la grâce de ce poète. Il
- 1:04:40fera son affaire de l'oriflamme aussi
- 1:04:42bien que les romans de leurs anciles
- 1:04:45et des boucliers du ciel embajotés,
- 1:04:48comme dit Virgile.
- 1:04:49Il ménagera notre ampoule aussi bien que
- 1:04:51les Athéniens le panier d'Érichthonios.
- 1:04:54Il fera parler de nos armes aussi bien
- 1:04:56que de leur olivier, dont ils prétendent
- 1:04:59qu'il est encore présent dans la tour de
- 1:05:02Minerve.
- 1:05:03Assurément, ce serait outrageant de ma
- 1:05:05part de vouloir démentir nos livres et
- 1:05:08de faire ainsi concurrence à nos poètes.
- 1:05:11Mais pour retourner au point d'où, je ne
- 1:05:13sais comment, j'ai quitté le fil de mon
- 1:05:16propos, j'affirme que pour assurer leur
- 1:05:19pouvoir, les tyrans se sont toujours
- 1:05:22efforcés d'accoutumer le peuple non
- 1:05:23seulement à leur obéir et à les servir,
- 1:05:26mais aussi à montrer envers eux leur
- 1:05:28dévotion.
- 1:05:30Ainsi donc, ce dont j'ai parlé jusqu'à
- 1:05:32présent, le fait qu'on apprenne aux gens
- 1:05:34à servir plus volontiers, ne sert guère
- 1:05:37au tyran que pour le menu et le grossier
- 1:05:40peuple.
- 1:05:42Mais j'en viens maintenant à un point
- 1:05:43qui est, à mon avis, le ressort et le
- 1:05:46secret de la domination,
- 1:05:48le soutien et le fondement de la
- 1:05:50tyrannie.
- 1:05:52Celui qui pense que les hallebardes, les
- 1:05:54gardes et les rondes du guet protègent
- 1:05:57les tyrans, se trompe fort, à mon avis.
- 1:06:01Ils s'en servent, je crois,
- 1:06:03plus pour la forme, comme objet de
- 1:06:05crainte, que pour la confiance qu'ils y
- 1:06:08placent.
- 1:06:09Les archers interdisent l'entrée du
- 1:06:11palais aux gens mal vêtus, qui n'ont
- 1:06:14aucune ressource, mais pas aux hommes
- 1:06:16bien armés,
- 1:06:18qui peuvent commettre quelque action.
- 1:06:21Certes, parmi les empereurs romains,
- 1:06:25il est aisé de compter qu'il n'y en a
- 1:06:27pas eu autant qui aient échappé au
- 1:06:29danger grâce au secours de leur garde,
- 1:06:32que d'autres qui ont été tués par leurs
- 1:06:34archers mêmes.
- 1:06:36Ce ne sont pas les bandes de chevaliers,
- 1:06:38ce ne sont pas les compagnies de
- 1:06:40fantassins,
- 1:06:41ce ne sont pas les armes qui défendent
- 1:06:43le tyran.
- 1:06:45On ne le croira pas au premier abord,
- 1:06:47mais la chose est vraie.
- 1:06:49Ce sont toujours quatre ou cinq hommes
- 1:06:52qui maintiennent le tyran au pouvoir,
- 1:06:55quatre ou cinq qui tiennent tout le pays
- 1:06:58asservi.
- 1:07:00Cinq ou six hommes ont toujours eu
- 1:07:02l'oreille du tyran,
- 1:07:04qui se sont par eux-mêmes approchés de
- 1:07:06lui, ou bien ont été appelés par lui
- 1:07:09pour être les complices de ses cruautés,
- 1:07:13les compagnons de ses plaisirs, les
- 1:07:15maquereaux de ses voluptés et les
- 1:07:17profiteurs communs de ses pillages.
- 1:07:21Ces six hommes dressent si bien leur
- 1:07:23chef qu'il faut,
- 1:07:25pour la société, accepter qu'il soit
- 1:07:27méchant, non pas seulement par ses
- 1:07:29méchancetés, mais encore par les leurs.
- 1:07:32Ces six hommes en ont 600 qui tirent
- 1:07:35profit d'être à leurs ordres
- 1:07:37et ils obtiennent de leurs 600
- 1:07:41ce que les six donnent aux tyrans.
- 1:07:44Ces 600 en ont 6000 sous leur
- 1:07:46commandement,
- 1:07:48qu'ils ont élevés en cet état, auxquels
- 1:07:50ils octroient le gouvernement des
- 1:07:52provinces ou le maniement des deniers
- 1:07:54publics, afin qu'ils prêtent main à leur
- 1:07:57avarice et leur cruauté, qu'ils
- 1:07:59exécutent leurs ordres en temps voulu et
- 1:08:02provoquent tant de maux d'ailleurs
- 1:08:05qu'ils ne puissent perdurer que sous
- 1:08:07leur ombre et ne s'exempter que grâce à
- 1:08:10eux des lois et de la peine.
- 1:08:13La cohorte des hommes qui viennent après
- 1:08:15eux est longue et celui qui voudra
- 1:08:17s'amuser à en dévider le fil verra que
- 1:08:20ce ne sont pas 6000, mais 100000, mais
- 1:08:24des millions d'hommes qui, par cette
- 1:08:27corde, se tiennent au tyran et s'en
- 1:08:30servent comme Jupiter chez Homère, se
- 1:08:33vante d'emmener à lui tous les dieux en
- 1:08:35tirant la chaîne.
- 1:08:37Ainsi se justifiait l'accroissement du
- 1:08:39Sénat sous Jules César, l'établissement
- 1:08:41de nouveaux États et l'institution de
- 1:08:43nouvelles charges.
- 1:08:45À bien le considérer,
- 1:08:47il ne s'agissait pas d'une réforme de la
- 1:08:48justice, mais d'un nouveau soutien de la
- 1:08:51tyrannie.
- 1:08:52En somme,
- 1:08:53par les faveurs ou sous faveurs, les
- 1:08:56gains ou regains qu'on a avec les
- 1:08:58tyrans,
- 1:09:00on en vient à ce qu'il se trouve enfin
- 1:09:02quasiment autant de gens auxquels la
- 1:09:04tyrannie semble être profitable que
- 1:09:06d'autres à qui la liberté serait être
- 1:09:08agréable.
- 1:09:09De même que les médecins disent que s'il
- 1:09:12y a quelque chose de pourri dans notre
- 1:09:14corps, dès lors qu'il y a du mouvement
- 1:09:16en un autre endroit, toutes les humeurs
- 1:09:18convergent aussitôt vers cette partie
- 1:09:21véreuse.
- 1:09:22Pareillement, dès lors qu'un roi s'est
- 1:09:24déclaré tyran, tous les bas-fonds, toute
- 1:09:27la lie d'un royaume, et je ne parle pas
- 1:09:30ici d'un tas de petits
- 1:09:32brigands à qui l'on aurait coupé les
- 1:09:34oreilles et qui sont incapables d'agir
- 1:09:36en bien ou en mal dans une république,
- 1:09:38mais de ceux qui sont habitués d'une
- 1:09:40ardente ambition et d'une notable
- 1:09:42avarice,
- 1:09:43s'amassent autour de lui et le
- 1:09:45soutiennent pour avoir part au butin et
- 1:09:48être sous le grand tyran, eux-mêmes des
- 1:09:51tyranneaux.
- 1:09:53Ainsi font les grands voleurs et les
- 1:09:56fameux corsaires.
- 1:09:58Les uns découvrent le pays,
- 1:10:00les autres rançonnent à cheval les
- 1:10:03voyageurs.
- 1:10:04Les uns sont en embuscade, les autres
- 1:10:07aux aguets.
- 1:10:08Les uns massacrent, les autres
- 1:10:10dépouillent.
- 1:10:11Et même s'il y a entre eux des
- 1:10:13hiérarchies, que les uns ne sont que les
- 1:10:15valets et les autres chefs de groupe, à
- 1:10:18la fin, il y en a pas un qui ne se sente
- 1:10:21intéressé sinon au principal butin,
- 1:10:24au moins à sa recherche.
- 1:10:27On dit ainsi que les pirates siciliens
- 1:10:30non seulement s'assemblèrent en un si
- 1:10:32grand nombre qu'il fallut envoyer contre
- 1:10:34eux Pompée le Grand, mais encore qu'ils
- 1:10:37attirèrent dans leur alliance
- 1:10:40plusieurs belles villes et grandes cités
- 1:10:43dont les ports les mettaient en sécurité
- 1:10:45lorsqu'ils recevaient de leurs courses
- 1:10:47en mer et que, pour récompense,
- 1:10:51ils leur donnaient quelques profits du
- 1:10:53recel de leur pillage.
- 1:10:55Ainsi le tyran asservit ses sujets les
- 1:10:58uns par les autres et se trouve gardé
- 1:11:00par ceux-là même dont s'ils avaient
- 1:11:03quelque valeur, ils devraient se garder,
- 1:11:05comme on dit, pour fendre du bois, il
- 1:11:08fait coin du même bois.
- 1:11:10Voilà ses archers, voilà ses gardes,
- 1:11:13voilà ses hallebardiers.
- 1:11:15Non pas qu'eux-mêmes ne souffrent
- 1:11:17quelquefois à cause de lui, mais ces
- 1:11:19gens perdus et abandonnés de Dieu et des
- 1:11:22hommes sont contents d'endurer le mal
- 1:11:25pour en faire
- 1:11:26non pas à celui qui leur en fait, mais à
- 1:11:29ceux qui en endurent comme eux et qui
- 1:11:32n'en peuvent plus.
- 1:11:34Toutefois,
- 1:11:35quand je vois ces gens qui servent le
- 1:11:37tyran pour faire leur affaire de cette
- 1:11:39tyrannie et de la servitude du peuple,
- 1:11:41je suis souvent ébahi de leur méchanceté
- 1:11:45et j'ai parfois pitié de leur sottise.
- 1:11:47Car, à dire vrai,
- 1:11:50en quoi s'approcher du tyran serait-il
- 1:11:52autre chose que de s'éloigner de sa
- 1:11:54liberté et, pour ainsi dire,
- 1:11:58serrer de ses deux mains et embrasser la
- 1:12:00?
- 1:12:02Qu'ils mettent un peu de côté leur
- 1:12:03ambition et se délèstent de leur appât
- 1:12:05du gain, puis, qu'ils se regardent
- 1:12:08eux-mêmes et qu'ils se reconnaissent.
- 1:12:11Ils verront clairement que les
- 1:12:12villageois, les paysans qu'ils foulent
- 1:12:14aux pieds tant qu'ils peuvent et rendent
- 1:12:17plus misérables que des forçats ou des
- 1:12:19esclaves, ils verront, dis-je, que
- 1:12:22ceux-là, ainsi malmenés, sont toutefois,
- 1:12:26comparés à eux, chanceux et libres en
- 1:12:28quelque sorte.
- 1:12:30Car le laboureur et l'artisan, pour
- 1:12:32autant qu'ils soient asservis, en sont
- 1:12:35quittes en faisant ce qu'on leur dit.
- 1:12:37Mais le tyran voit les autres près de
- 1:12:39lui se comporter malhonnêtement pour
- 1:12:41mendier sa faveur.
- 1:12:42Il ne faut pas seulement qu'il fasse ce
- 1:12:44qu'il dit, mais qu'il pense ce qu'il
- 1:12:47veut et souvent, pour le satisfaire,
- 1:12:50qu'il devance encore ses pensées.
- 1:12:52Il ne leur leur suffit pas d'obéir, il
- 1:12:56faut encore lui complaire.
- 1:12:59Il faut qu'ils s'épuisent, qu'ils se
- 1:13:01tourmentent, qu'ils se tuent à
- 1:13:03travailler pour ses affaires, puis
- 1:13:06qu'ils se plaisent dans son plaisir,
- 1:13:08qu'ils délaissent leur goût pour le
- 1:13:10sien, qu'ils forcent leur penchant,
- 1:13:12qu'ils se dépouillent de leur naturel.
- 1:13:15Il faut qu'ils prennent garde à ses
- 1:13:17paroles, à sa voix, à ses signes et à
- 1:13:20ses yeux, qu'il n'ait ni œil, ni pied,
- 1:13:23ni main qui ne soit à l'affût pour épier
- 1:13:26ses volontés et découvrir ses pensées.
- 1:13:29Est-ce vivre ?
- 1:13:32Cela s'appelle-t-il simplement ? Est-il
- 1:13:36au monde rien de moins supportable que ?
- 1:13:40Je ne dis pas pour un homme de cœur, je
- 1:13:42ne dis pas pour un homme bien né, mais
- 1:13:45seulement pour un homme qui ait le sens
- 1:13:48commun ou seulement le visage d'un
- 1:13:51homme.
- 1:13:52Y a-t-il condition plus misérable que de
- 1:13:55vivre ainsi sans rien avoir à soi, en
- 1:13:58tenant d'autrui son confort, sa liberté,
- 1:14:01son corps et sa ?
- 1:14:04Mais ils veulent servir pour amasser des
- 1:14:06biens, comme s'ils pouvaient gagner
- 1:14:08quelque chose qui soit à eux,
- 1:14:11puisqu'ils ne peuvent pas dire d'eux
- 1:14:14qu'ils sont à eux-mêmes.
- 1:14:16Et comme si quelqu'un pouvait posséder
- 1:14:18quelque chose en propre sous un tyran,
- 1:14:21ils veulent faire en sorte que les biens
- 1:14:23soient à eux et s'ils ne se souviennent
- 1:14:26pas que ce sont eux qui lui donnent la
- 1:14:28force nécessaire pour tout ôter à tout
- 1:14:31le monde et ne rien laisser qu'on puisse
- 1:14:34dire appartenir à quelqu'un.
- 1:14:36Ils voient que rien n'expose plus les
- 1:14:39hommes à sa cruauté que les biens,
- 1:14:42qu'il n'y a aucun crime envers lui plus
- 1:14:45digne de mort que la propriété,
- 1:14:48qu'ils n'aiment que les richesses et ne
- 1:14:50s'en prennent qu'aux riches,
- 1:14:53et qu'ils viennent se présenter comme
- 1:14:56devant le boucher pour s'offrir ainsi
- 1:14:59replets et engraissés
- 1:15:02et lui faire envie.
- 1:15:04Ses favoris ne doivent pas tant se
- 1:15:06souvenir de ceux qui ont gagné beaucoup
- 1:15:08de biens dans l'entourage des tyrans
- 1:15:11que de ceux qui, ayant quelque temps
- 1:15:14amassé une fortune, ont ainsi perdu et
- 1:15:18leurs biens et leurs vies.
- 1:15:20Ils ne doivent pas tant leur venir à
- 1:15:23l'esprit combien d'autres ont gagné de
- 1:15:25richesses, mais combien peu parmi
- 1:15:28ceux-là les ont ensuite gardées.
- 1:15:31Qu'on retrace toutes les histoires des
- 1:15:33anciens temps ou qu'on regarde celles
- 1:15:36qui nous restent en mémoire, on verra
- 1:15:39pleinement combien sont nombreux ceux
- 1:15:41qui, après avoir gagné par de mauvais
- 1:15:43moyens l'oreille des princes, mis à
- 1:15:46profit leur méchanceté ou abusé de leur
- 1:15:48simplicité,
- 1:15:49ont à la fin été anéantis par cela même.
- 1:15:53Autant ces princes avaient trouvé de
- 1:15:55facilité à les élever, autant ont-ils
- 1:15:59montré ensuite d'inconstance à les
- 1:16:01abattre.
- 1:16:03C'est une chose certaine que,
- 1:16:06dans ce si grand nombre de gens qui ont
- 1:16:09côtoyé tant de mauvais rois,
- 1:16:12il y en a eu peu, voire aucun,
- 1:16:15qui n'ait un jour subi pour eux-mêmes la
- 1:16:17cruauté du tyran qu'ils avaient
- 1:16:20auparavant attisée contre les autres. Le
- 1:16:23plus souvent, s'étant enrichis des
- 1:16:24dépouilles d'autrui à l'ombre de sa
- 1:16:26faveur, ils l'ont à la fin eux-mêmes
- 1:16:29enrichi de leurs dépouilles.
- 1:16:31Les gens de bien eux-mêmes, si toutefois
- 1:16:33il s'en trouve quelques-uns qui soient
- 1:16:36aimés du tyran,
- 1:16:37ont beau être avancés dans ses ses
- 1:16:40grâces et briller de vertus et
- 1:16:42d'intégrité au point d'être révérés même
- 1:16:45des plus méchants quand ils les voient
- 1:16:47de près, les gens de bien, dis-je, ne
- 1:16:50sauraient perdurer dans ce système
- 1:16:52et
- 1:16:53il faut qu'il ressentent le mal commun
- 1:16:56et qu'à leurs dépens, ils éprouvent la
- 1:16:58tyrannie.
- 1:17:00Un Sénèque, un Burrus,
- 1:17:03un Thraséa,
- 1:17:04ce trio de gens de bien,
- 1:17:07dont deux d'entre eux par malheur
- 1:17:10côtoyèrent le tyran dans la gestion de
- 1:17:12ses affaires, furent furent estimés de
- 1:17:15lui,
- 1:17:16chéris.
- 1:17:18Il y en avait même un qui l'avait éduqué
- 1:17:20et tenait de cette éducation dans son
- 1:17:23enfance les gages de son amitié.
- 1:17:25Eh bien, ces trois-là suffisent à
- 1:17:28témoigner par leur cruelle mort combien
- 1:17:32on peut difficilement se fier aux
- 1:17:34avances d'un mauvais maître.
- 1:17:36Et en vérité, quelle amitié peut-on
- 1:17:39espérer de celui qui a le cœur si dur
- 1:17:41qu'il hait son royaume, qui ne fait
- 1:17:44pourtant que lui obéir et ne sachant
- 1:17:47aimer, s'appauvrit lui-même et détruit
- 1:17:50son ?
- 1:17:51Or, si l'on avance que c'est parce
- 1:17:54qu'ils étaient des gens de bien qu'ils
- 1:17:57sont tombés dans de telles infortunes,
- 1:17:59qu'on regarde attentivement l'entourage
- 1:18:01du tyran.
- 1:18:03On verra que ceux qui entrèrent dans ses
- 1:18:05bonnes grâces et s'y maintinrent par de
- 1:18:07mauvais moyens ne perdurèrent pas plus
- 1:18:10longtemps.
- 1:18:12Qui a entendu parler d'amour si intense,
- 1:18:14d'affection si ?
- 1:18:16Qui a jamais vu d'homme
- 1:18:19si obstinément passionné envers une
- 1:18:21femme que celui-là envers ?
- 1:18:25Or, c'est bien lui qui l'empoisonna par
- 1:18:27la suite.
- 1:18:29Agrippine, sa mère, avait tué son mari
- 1:18:32Claude pour le faire accéder à l'empire.
- 1:18:35Pour lui rendre ce service, elle n'avait
- 1:18:38reculé devant aucune action ni aucune
- 1:18:42souffrance.
- 1:18:43Et pourtant, son fils même, son
- 1:18:46nourrisson, l'empereur qu'elle avait
- 1:18:48façonné de sa main, après l'avoir
- 1:18:51souvent trahi, finit par lui ôter la
- 1:18:53vie.
- 1:18:54Il n'y eut alors personne qui ne dit
- 1:18:57qu'elle n'aurait que trop bien mérité
- 1:18:59cette punition
- 1:19:00si ça avait été par les mains de
- 1:19:02n'importe qui d'autre que celui-là à qui
- 1:19:06elle avait donné la vie.
- 1:19:08Qui fut jamais plus facile à manier,
- 1:19:10plus simple, pour le dire mieux, plus
- 1:19:12niais que l'empereur Claude, qui fut
- 1:19:14jamais plus entiché d'une femme que
- 1:19:17celui de ?
- 1:19:18Il l'a remis finalement entre les mains
- 1:19:20du bourreau. La simplicité, s'ils en
- 1:19:23ont, demeure toujours aux tyrans à ne
- 1:19:26savoir bien agir.
- 1:19:28Mais je ne sais comment leur esprit,
- 1:19:30pour le peu qu'ils en ont, finit par
- 1:19:32s'éveiller quand il s'agit d'user de
- 1:19:35cruauté, même envers ceux qui leur sont
- 1:19:38proches.
- 1:19:39Assez connu est le joli mot de cet autre
- 1:19:42qui, voyant la gorge à découvert de sa
- 1:19:45femme qu'il aimait le plus au monde et
- 1:19:47sans laquelle il semblait ne pas pouvoir
- 1:19:49vivre, la caressa de cette belle : "Ce
- 1:19:53beau cou sera coupé tout à l'heure si je
- 1:19:55l'ordonne."
- 1:19:57Voilà pourquoi la plupart des anciens
- 1:19:58tyrans étaient souvent tués par leurs
- 1:20:00favoris les plus proches.
- 1:20:02Après avoir connu la nature de la
- 1:20:04tyrannie,
- 1:20:05ceux-là ne pouvaient être aussi assurés
- 1:20:08de la volonté du tyran que méfiants
- 1:20:10envers sa puissance. Ainsi, Domitien fut
- 1:20:13tué par Stephanus,
- 1:20:15Commode par une de ses maîtresses,
- 1:20:18Antonin par Macrin,
- 1:20:20et ainsi de même pratiquement tous les
- 1:20:23autres.
- 1:20:25C'est en cela certainement que le tyran
- 1:20:28n'est jamais aimé ni même. L'amitié,
- 1:20:32c'est un nom sacré, c'est une chose
- 1:20:35sainte. Elle ne se met jamais qu'entre
- 1:20:38gens de bien et ne s'acquiert que par
- 1:20:41une mutuelle estime.
- 1:20:44Elle s'entretient non pas tant par des
- 1:20:45bienfaits que par la bonne vie. Ce qui
- 1:20:49rend un ami sûr de l'autre, c'est la
- 1:20:51connaissance qu'il a de son intégrité.
- 1:20:55Les garanties qu'il a, c'est son bon
- 1:20:57naturel, la foi qu'il lui accorde et sa
- 1:21:00constance.
- 1:21:02Il ne peut s'y avoir d'amitié là où est
- 1:21:04la cruauté, là où est la déloyauté, là
- 1:21:07où est l'injustice
- 1:21:09et entre méchants, quand ils
- 1:21:11s'assemblent, c'est un complot, non pas
- 1:21:14une compagnie.
- 1:21:16Ils ne s'aiment pas les uns les autres,
- 1:21:18mais ils se craignent. Ils ne sont pas
- 1:21:20amis, mais ils sont complices.
- 1:21:23Or, quand bien même cela ne serait pas
- 1:21:26un empêchement,
- 1:21:28il serait encore difficile de trouver
- 1:21:30chez un tyran un amour sûr.
- 1:21:33Parce qu'étant au-dessus de tous et
- 1:21:35n'ayant point de compagnon,
- 1:21:37il est déjà au-delà des bornes de
- 1:21:39l'amitié qui se nourrit de l'égalité,
- 1:21:42qui ne veut jamais boîtier et marche
- 1:21:45toujours d'un pas égal.
- 1:21:47Voilà pourquoi, dit-on,
- 1:21:49il y a bien une certaine confiance entre
- 1:21:52les voleurs lors du partage de leur
- 1:21:54butin par qu'ils sont pères et
- 1:21:56compagnons et s'ils ne s'aiment pas, au
- 1:21:59moins ils se craignent mutuellement et
- 1:22:02ne veulent pas s'affaiblir en se
- 1:22:04désunissant.
- 1:22:06Mais ceux qui sont les favoris du tyran
- 1:22:08ne peuvent avoir de lui aucune assurance
- 1:22:11puisqu'il a appris d'eux-mêmes qu'il
- 1:22:13peut tout
- 1:22:14et qu'il n'y a aucun droit ni devoir qui
- 1:22:16le contraigne, habitué qu'il est à tenir
- 1:22:19sa volonté pour raison et étant le
- 1:22:22maître de tous, à n'avoir aucun
- 1:22:25compagnon.
- 1:22:27N'était-ce donc pas grande pitié que
- 1:22:30voyant tant d'exemples si évidents et le
- 1:22:33danger si présent,
- 1:22:35personne ne veuille se faire sage au
- 1:22:37dépens d'autrui et que de tant de gens
- 1:22:40s'approchant si volontiers des tyrans,
- 1:22:44il n'y en ait pas un qui ait
- 1:22:45l'intelligence et le courage de leur
- 1:22:47dire ce que dit,
- 1:22:49comme dans la fable, le renard au lion
- 1:22:52qui faisait le malade. J'irais bien te
- 1:22:55rendre visite en ta tanière, cependant,
- 1:22:58si je vois bien assez de traces de bêtes
- 1:23:00qui entrent chez toi, de traces de bêtes
- 1:23:02qui en reviennent, je n'en vois aucune.
- 1:23:06Ces misérables voient réduire les
- 1:23:08trésors du tyran et regardent tout
- 1:23:10ébahis les rayons de son éclat et
- 1:23:13alléchés de cette clarté, ils
- 1:23:15s'approchent et ne voient pas qu'ils se
- 1:23:17jettent dans la flamme qui ne peut
- 1:23:18manquer de les consumer.
- 1:23:20Ainsi le satyre, comme disent les fables
- 1:23:22anciennes, voyant éclairer le feu
- 1:23:26trouvé par Prométhée,
- 1:23:28le trouva si beau qu'il alla l'embrasser
- 1:23:31et se brûla.
- 1:23:32Ainsi le papillon qui, espérant jouir de
- 1:23:34quelque plaisir, se jette dans le feu
- 1:23:37parce qu'il brille, en éprouve son autre
- 1:23:39propriété, celle de brûler, comme dit le
- 1:23:42poète toscan.
- 1:23:44Mais encore, admettons que ces mignons
- 1:23:46échappent aux mains de celui qu'ils
- 1:23:48servent,
- 1:23:49ils ne se sauvent jamais du roi qui lui
- 1:23:51succède. S'il est bon,
- 1:23:54il leur faut rendre des comptes et se
- 1:23:56soumettre à la raison.
- 1:23:58S'il est mauvais et pareil à leur ancien
- 1:24:00maître,
- 1:24:02il aura lui aussi ses favoris qui ne
- 1:24:04seront pas satisfaits de prendre à leur
- 1:24:06tour la place des autres s'ils
- 1:24:08n'obtiennent aussi le plus souvent leur
- 1:24:10bien et leur vie.
- 1:24:13Peut-il donc y avoir quelqu'un qui, face
- 1:24:16à un si grand péril et avec si peu
- 1:24:18d'assurance, veuille y cette malheureuse
- 1:24:21place et servir avec une si grande peine
- 1:24:24un maître si malheureux.
- 1:24:26Quelle peine, quel martyre est-ce, grand
- 1:24:29?
- 1:24:30Être nuit et jour à vouloir plaindre un
- 1:24:33homme et néanmoins se méfier de lui plus
- 1:24:36que de tout autre homme au monde, avoir
- 1:24:39toujours l'œil aux aguets, l'oreille à
- 1:24:41l'écoute pour épier d'où viendra le
- 1:24:44coup, pour découvrir les embûches,
- 1:24:47pour pressentir la ruine de ses
- 1:24:49compagnons, pour deviner qui le trahit,
- 1:24:52rire devant chacun et néanmoins vivre
- 1:24:55dans la crainte de tous, n'avoir ni
- 1:24:57ennemi déclaré ni ami assuré, montrer
- 1:25:00toujours un visage riant quand le cœur
- 1:25:02est transi,
- 1:25:03ne pouvoir être joyeux sans oser être
- 1:25:06triste.
- 1:25:07Mais il est plaisant de considérer ce
- 1:25:09que leur apporte ce grand tourment et le
- 1:25:12bien qu'ils peuvent attendre de leur
- 1:25:14peine dans leur misérable vie.
- 1:25:16Volontiers, le peuple n'accuse pas le
- 1:25:18tyran du mal dont il souffre,
- 1:25:21mais ceux qui le gouvernent. Ceux-là,
- 1:25:23les peuples, les nations,
- 1:25:26tout le monde à l'envi, jusqu'au paysan,
- 1:25:28jusqu'au laboureur,
- 1:25:29savent leurs noms, décomptent leurs
- 1:25:31vices, amassent sur eux mille outrages,
- 1:25:34mille insultes, mille malédictions.
- 1:25:38Toutes leurs prières,
- 1:25:40tous leurs vœux sont tournés contre
- 1:25:42ceux-là. Tous leurs malheurs, toutes
- 1:25:44leurs pestes, toutes leurs famines,
- 1:25:46ils est leur reproche.
- 1:25:48Et si quelquefois
- 1:25:50ils leur font en apparence quelques
- 1:25:52honneurs,
- 1:25:53ils les maudissent en leur cœur
- 1:25:55et les tiennent plus en horreur que les
- 1:25:57bêtes sauvages.
- 1:25:59Voilà la gloire, voilà l'honneur qu'ils
- 1:26:02reçoivent de leur service envers les
- 1:26:04gens qui, même si chacun t'avait une
- 1:26:07pièce de leur corps,
- 1:26:09seraient encore insatisfaits et à moitié
- 1:26:12consolés de leur peine.
- 1:26:14C'est un fait que leurs survivants
- 1:26:17trouvent toujours l'énergie de noircir
- 1:26:19le nom de ces mange-peuples à l'encre de
- 1:26:21mille plumes, de déchirer leur
- 1:26:24réputation entre mille livres et de
- 1:26:26traîner, pour ainsi dire,
- 1:26:29leurs os à la postérité, les punissant
- 1:26:31même après leur mort de leur méchante
- 1:26:33vie.
- 1:26:34Apprenons donc quelquefois, apprenons à
- 1:26:37bien faire. Levons les yeux au ciel pour
- 1:26:41notre honneur, pour l'amour même de la
- 1:26:43vertu ou, pour mieux dire, pour l'amour
- 1:26:46et l'honneur de Dieu tout-puissant qui
- 1:26:49est le témoin assuré de nos faits et le
- 1:26:51juste juge de nos fautes.
- 1:26:54Pour ma part, je pense bien et je ne me
- 1:26:57trompe pas puisqu'il n'est rien d'aussi
- 1:26:58contraire à un Dieu libéral et bon que
- 1:27:00la tyrannie,
- 1:27:02qu'il réserve là-bas à part pour les
- 1:27:04tyrans et leurs complices
- 1:27:07quelque châtiment particulier.
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This page contains the full transcript of Discours de la servitude volontaire - La Boétie [lecture audio] by Léna Marquier, generated from the public captions YouTube serves with the video. The transcript has 12,520 words across 2,187 segments, with the original timestamps preserved so you can click any line to jump to that moment in the embedded player.
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